Mâcher-recracher

Quand j’étais adolescent, je collectionnais les cartes à jouer tirées d’un manga japonais. Une des cartes que je préférais, et que je n’ai pourtant jamais possédée (car elle était rare, et donc chère), s’appelait Copycat. La carte est particulière car elle a un effet (ce qui n’est pas le cas de toutes les cartes), mais n’a aucun point d’attaque, ni de défense. Son effet est de copier l’attaque et la défense d’un monstre ennemi de notre choix, déjà présent sur le champ de bataille. Copycat est représenté comme une sorte de magicien à tunique verte et à cape bleu, qui tient dans sa main droite un miroir positionné à l’envers devant son visage, et dont la paume gauche découvre un œil rouge et blanc. Autour du miroir flotte une étrange onde magique ; le miroir lui-même ne reflète rien. Copycat puise donc sa force du calque, soit pour surpasser l’ennemi à l’aide d’autres bonus d’attaque, soit pour s’autodétruire avec lui. L’écriture de Saccage s’est accompagnée de beaucoup d’influences littéraires. Comme mon travail en général. Je puise dans mes lectures jusqu’à former une bouillie qui ne ressemble plus à personne. Ma propre écriture est : mâcher-recracher. À ceci près qu’il n’y a pour l’instant aucune limite à mon processus. J’assimile tout ce que je lis. Cela car je n’ai pas de langue. J’ai une mémoire exécrable mais retiens tout. Les histoires sont sans relief, écrasées par l’omniprésente parole. Le dépassement nécessaire à cette avancée est infernal. Chaque terme n’est qu’une étape de plus. Ainsi ce personnage qui casse de toute la force de son poing un immense mur, et se retrouve au pied d’un second deux fois plus grand juste derrière.
Le travail est difficile car je n’ai aucune arme, car je n’ai même aucune chance. Échouant à intervalles réguliers, nécessaires parfois ; ingratitude, insatisfaction. Saccage déjà disons comme une première impossibilité de dire tout à fait. Et d’ailleurs les différentes voix-témoins sont incapables d’exprimer ce qui se trouve après ce qu’elles connaissent déjà ; il n’y a pas de mots pour ce qui s’annonce. Et leur manque à dire décuple leur manque à ressentir. J’ai moi-même le pressentiment d’une réalité à laquelle je n’ai pas accès, et cette réalité n’existera pourtant qu’au travers de mon effort absurde. On fait parfois ce cauchemar dans lequel on veut crier, on veut appeler, mais soit notre bouche est obstruée, soit elle ne rend aucun son. (Ainsi : fascination pour le travail sur la langue mené par Guyotat – et d’ailleurs ne le dit-il pas lui-même : « Quand j’écris, j’ai toute la langue française avec moi dans l’oreille. » –, qui cherche à tout dépasser pour redonner la force aux peuples sans parole de louer leur Histoire (Le Livre : implacable). Oracles, prophètes. C’est le genre d’ambition à viser, je crois.) Cette quête cherche donc son terme. Une manière de langue ultime, somme de toutes les langues. Un nouveau Verbe. Qui serait l’assimilation et l’épuisement de tout ce qui a été lu, entendu. Une ambition démesurée de construction à partir de tours déjà affreusement élevées. Un nouveau ciel dans le ciel. Si je veux n’être pas rien, je suis obligé de devenir tout. Ainsi je deviendrai la prochaine Écriture. Ainsi je prendrai l’attaque et la défense, toutes les attaques et toutes les défenses de tous les nouveaux monstres déposés sur le champ de bataille, ainsi je serai celui-là seul épouvantable sans plus aucun adversaire à sa mesure, je dominerai, insurmontable, quand les torches brûleront et le sang coulera ; ainsi on criera mon nom dans des temples en ruines tout en levant les mains vers le ciel : Béhémoth, esclave.
date de publication, lundi 30 mai 2016