Les Métamorphoses 2/3 - Qu’est-ce que traduire ?, par Marie Cosnay

 

Je veux dire les formes changées en nouveaux

corps. Dieux, vous qui faites les changements, inspirez

mon projet et du début du début du monde

jusqu’à mon temps faites courir un poème sans fin.

 

En 2005 ou 2006, je commence à m’interroger sur ce que je fais quand je demande à des élèves (assez jeunes) de traduire des poètes latins. Je suis enseignante de lettres classiques depuis des années. Les enfants traduisent, après les avoir analysés mot à mot, des extraits de Catulle, Virgile, Ovide, Lucrèce. Ils se déprennent de la compréhension globale, de toute compréhension. Il en est de ce morceau de langue comme d’un puzzle mis très hors de soi, au loin. Morceau de langue qu’ils se réapproprieront – sachant qu’on ne s’approprie jamais une langue.

C’est le double mouvement auquel je les pousse, que nous appelons traduire.
Ils en ont du plaisir. Nous lisons leurs traductions, très belles, de poèmes ou d’extraits fort connus de la littérature latine – des formes nouvelles. J’imagine bien vite, en complicité avec l’ARPEL (devenu l’ECLA) – une Agence Régionale en Aquitaine qui promeut le livre et la littérature – des ateliers de traduction en lycée et collège.
Dans le même temps, le bac littéraire reçoit à son programme de Terminale les livres X, XI, XII des Métamorphoses d’Ovide. L’éducation nationale n’a pas pensé à la question de la traduction littéraire de ces livres. Elle s’est rabattue sur des adaptations vite éditées des livres au programme, adaptation d’une des traductions existantes alors des Métamorphoses : celle des Belles Lettres (Georges Lafaye, 1925). C’est dommage, ce sont des versions qui permettent au lecteur d’avoir accès au contenu mais ne lui permettent pas de s’interroger sur la mise en œuvre, dans une matière poétique, de ce contenu.

Je m’y suis mise.
Les trois livres ainsi traduits seront mis en ligne sur le site Musagora. Les retours que j’ai eus aussitôt, autant des jeunes de Terminale que de leurs professeurs, c’est qu’ils n’imaginaient pas un Ovide si contemporain.
Si contemporain ?
Ma traduction, je développerai ce point plus loin, se donne comme objectif d’être au plus près de la structure latine.

De nombreux travaux universitaires, passionnants, m’ont accompagnée : ceux de Jacqueline Fabre Serris, de Séverine Tarantino, de Florence Klein, d’Hélène Vial.
J’ai plongé dans la traduction des livres X, XI, XII.

J’ai laissé passer quelque temps ; je m’y suis remise.
J’ai prolongé.
Depuis le chant I jusqu’au X, que je retrouvais.
J’ai terminé la traduction des Métamorphoses à la fin du mois de juin 2016.

J’avais pris des habitudes avec Ovide ; je l’entendais autrement qu’au début, je le connaissais comme on peut connaître une langue et un auteur, je le connaissais en toute imperfection, je le connaissais tout en étant de lui très ignorante.

 

Je comprenais, du moins dans le temps de traduire je croyais comprendre (c’est le genre de croyance qui tombe vite) ce qu’il faisait, comme il passait par-dessus les histoires d’Homère et de Virgile, l’air de ne pas y toucher, comme il était sérieux, aussi, contrairement à ce que toute une tradition avait dit de lui, sérieux quand il montrait, en images animées, lentes à souhait ou précipitées, les corps, formes fragiles et peu durables, se liquéfier, se rigidifier, prendre poils et surtout plumes, s’amincir, quand il montrait les corps souffrants, à la limite de la vie et de la mort, ni vivants ni morts, autre chose, autre nature, chose et nature souffrante, surtout quand la forme perdait la voix, ce qui arrivait à certains et certaines, événement tragique. Pure perte.

 

Ce qui n’arrivera pas au poète, dit-il dans le finale.

 

Immortel en ma meilleure partie, par-dessus les astres hauts,

on me portera mon nom sera ineffaçable ;

partout où s’étend, sur les terres dominées, la puissance romaine,

la bouche du peuple me lira ; j’irai, connu, à travers siècles

et, s’il y a quelque chose de vrai dans les oracles du poète, je vivrai.

 

L’image est très présente dans Les Métamorphoses, que la voix qui dure ou doit durer surplombe, au risque de la tragédie, de la perte pour de bon, de la chute hors de toute forme ; l’histoire de l’art de l’Occident moderne l’a compris, puisqu’elle n’a cessé de puiser abondamment dans cet immense et précieux répertoire de mythes, où les corps sont successivement bi-formes.

 

Au fur et à mesure de mon travail de traduction, je comprenais autre chose encore, qui ne fut qu’intuitif au début : ce texte-monstre (comme dirait Ovide) était plus qu’un incessant livre d’images en mouvement, il était aussi un chant.
Je le voulais moi aussi pour la voix.
C’est-à-dire je le voulais à l’oral.
Je voulais le faire entendre.

 

Ovide (et après lui ses traducteurs) venge ces personnages à qui on a pris, après le corps, ce qui reste : non pas une identité pesante, mais le seul moyen de s’en inventer une, incessante, toujours à prolonger – la voix.
Je pense, entre autres, à Écho amputée par Junon, à Philomèle (« le beau chant » !) dont la langue est tranchée par son beau-frère.

 

Écrire, c’est écrire des objets et des textes, qui ne sont pas seulement là pour communiquer des contenus (délivrer un message) mais pour modeler ou remodeler le monde, écrire, c’est écrire des objets et des textes qui ne se contentent pas d’exprimer l’individu (je suis), mais qui tentent de le construire. Il n’est jamais là, jamais acquis, l’individu. Le monde non plus n’est jamais acquis. Écrire, c’est former des objets et des textes qui construisent en même temps, un peu du moins, pour un moment du moins, le monde et soi-même.
Traduire, c’est pareil : construire à partir de ce qui a été construit de cette façon-là, en partant de ces principes – recommencer.

 

On en rajoute une couche : on re-re-fait le monde, ce monde-là (celui que fait Ovide), on re-fait soi-même (en passant par l’autre, c’est-à-dire par Ovide, c’est-à-dire par du très lointain). 
Comment fait-on ? On a des outils. Des matériaux de construction : les noms, pronoms, temps, modes, écarts, COD placés, déplacés, épithètes à attendre longtemps. Etc. Des sons. Des allitérations. Des tensions, des torsions.

 

C’est cela que je voulais, en 2005 ou 2006, expliquer aux élèves. Ce qu’on fait en traduisant, ce n’est pas une version scolaire ni une adaptation sympa de ce qu’a voulu dire l’auteur. La version supposerait qu’en lisant on a d’abord affaire à un « message » qu’il faudrait verser le mieux possible, sans l’altérer, d’une langue dans l’autre comme s’il pouvait être exprimé dans n’importe quelle langue. La version renverrait à une conception du langage comme instrument mis à la disposition d’un locuteur ou d’un auteur pour exprimer ses pensées, comme si ces pensées n’étaient pas nées dans, avec ou contre une langue déterminée.

 

Mais si la langue sert à fabriquer des expériences de pensée et des images singulières, comme on vient de dire, est-ce que cela signifie qu’il n’y a pas de traduction possible ? L’expression traduttore / tradittore se confirmerait ?
Quelque chose échapperait à la traduction ?
La traduction serait impossible ?
C’est romantique de penser comme ça. Et c’est une (sans doute saine) réaction à l’idée que les mots disent exactement ce que sont les choses, qu’il n’y a pas d’écart entre le mot et la chose.
Il y aurait un mystère insondable et indépassable de la langue ?
La littérature ne serait pas ajustée à un ordre de représentation ?
« Qui parle ? C’est en sa solitude, en sa vibration fragile, en son néant même le mot lui-même[1]. »
Et non pas le sens du mot. Son être énigmatique, précaire.
On arrive donc à quelque chose comme : les mots d’un côté, le sens des mots ailleurs.
Le langage serait clos sur lui-même, son mystère comparable à celui d’un texte sacré, interprétable, jamais vraiment compréhensible.
Le texte poétique serait comme un secret ou un mot de passe, quelque chose donné par l’intuition ou les dieux. En tout cas échappant à l’expérience concrète et commune de l’homme.
Alors c’est vrai, la traduction serait impossible.
On aime penser ainsi parce que ça donne l’idée que la littérature échappe à l’empire de la communication généralisée. Échappe à la mondialisation. Au commun[2].

 

Mais c’est une idée un peu fausse.
D’ailleurs, on peut tout de suite constater que c’est une idée fausse : la traduction, ou plutôt les traductions, existent. On traduit et retraduit beaucoup, il y a des progrès évidents en traduction, la traduction est l’enjeu de débats. On n’a pas beaucoup parlé ici de Virgile mais combien de traducteurs, au xxe siècle, ont traduit l’Énéide, de Klossowski à Veyne. Bien plus qu’Ovide, Virgile a été traduit et retraduit. Il n’est pas le seul : la Bible, Joyce, Dostoïevski, Döblin, Lowry, Shakespeare, les tragédies grecques, Rilke, Yeats, Hofmannsthal.
Même les gens qui ne sont pas spécialistes sont capables de se prononcer sur une traduction ou une autre. La traduction est une activité qui suscite un grand intérêt.
Plusieurs traductions contemporaines d’un même texte classique peuvent paraître en même temps. Cela enrichit le débat, grandit la traduction.

 

Bien sûr la traduction est condamnée à manquer quelque chose du texte d’origine, mais : qu’est-ce qui la rend malgré tout possible, et dans quelles limites ? C’est ça, il me semble, la bonne question.

 

Le nouveau texte objet (le texte traduit) va exister dans une langue qu’on peut dire nouvelle, une langue à mi-chemin du latin d’Ovide (dans notre cas) et de celle du traducteur : le français (dans notre cas).
Une langue « à cheval »…
Pour plein de raisons, c’est une langue à cheval entre plusieurs langues elles-mêmes à cheval.

 

Le français (dans notre cas) : quel français ?
Ce n’est pas le même si c’est ton français ou mon français – le mien, par exemple, est inconsciemment teinté de tournures empruntées à l’occitan. Une langue est faite de plein de choses qui ne sont pas de moi mais de ce qui m’entoure : les livres que j’ai lus, que je lis, les chansons, les musiques que j’écoute, les images qui me sont proches, les autres langues que je parle (ou que je ne parle pas, et qui m’accompagnent pourtant).
Aucune langue n’est un bloc, aucune n’est donnée.
« On ne parle jamais qu’une seule langue. On ne parle jamais une seule langue[3]. »
Même la langue que je parle, moi monolingue, est composée d’autres, de celles dont je suis privée, de celles qui se sont absentées, sans drame, qui résistent à l’intérieur.

 

Ovide, écrit une langue qui possède comme toutes les autres des règles et des codes. Mais ce qu’il crée quand il écrit Les Métamorphoses est novateur, n’obéit pas tout à fait à ces règles et ces codes (on n’oublie pas qu’il a déplu et a fini chez les « barbares » roumains, en exil).

 

Si le texte d’Ovide peut être traduit, ce n’est pas par ce qui en lui est « typique », par ce qui en lui obéit, mais par ce qui est singulier, très singulier, orienté comme ça lui chante, c’est son latin à lui (qui est fait de plein de choses, de grec, de pas mal de Virgile, etc.).
C’est l’originalité que je tente de traduire.
Ce sera toujours la recherche d’un équilibre, précaire.

 

On écrit toujours, même écrivant dans sa langue maternelle, « de l’étranger » : quelque chose qui est étranger à soi-même.
À combien d’étrangetés et d’étrangers se livre-t-on quand on traduit un texte écrit dans une langue (le latin) qu’on ne connaît pas complètement (puisqu’on n’en connaît que les textes littéraires qu’elle a donnés, qu’on ne connaît pas bien l’écart qu’il y a entre la langue de tous les jours et la langue des textes qu’on traduit), et qu’on le traduit dans une sorte de langue étrangère…

 

Une langue à cheval entre plusieurs langues à cheval...

 

« Oui, je n'ai qu'une langue, or ce n’est pas la mienne[4]»

 



[1] Mallarmé.

[2] Pierre Judet de la Combe et Heinz Wisman, L’Avenir des langues : repenser les humanités, Paris, Éditions du Cerf, 2004.

[3] Jacques Derrida, Le Monolinguisme de l’autre, Paris, Galilée, 1996, p. 50.

[4] Ibid., p. 13.

date de publication, lundi 23 octobre 2017