Les Métamorphoses 1/3 - Ovide, ce jeune homme, par Marie Cosnay

Ovide a vécu sous le règne d’Auguste. On connaît son difficile rapport à l’empereur. Tout commençait bien, pourtant, pour lui, à ce qu’on dit. Il naît un an après la mort de Jules César, il a une grande fortune, des parents qui le laissent étudier, comme il se doit, à Rome et à Athènes, il peut choisir de faire carrière dans la magistrature, il y est doué dit-on, il préfère la poésie, il se rapproche d’Horace et de Catulle, à vingt-quatre ans il écrit son premier recueil de poésies élégiaques érotiques, les Amours

Tout va bien. 

Puis tout tourne mal. 

Rien qui nous renseigne vraiment sur ce qui s’est passé pour que l’exil lui soit imposé, ou la relégation, à Tomes, en Roumanie actuelle. 

Sauf ce qu’il dit lui-même : son poème et « ce qu’il a vu » lui valent ce sort. 

Une tradition de la Renaissance s’amuse à montrer Ovide rival de Virgile auprès de la femme d’Auguste. On le voit, le poète de Sulmone, après qu’il s’est cassé la figure sur la marche d’escalier bricolé par son épique rival pour l’empêcher de rejoindre leur maîtresse commune, le pied blessé. 

Il s’est fait une entorse. 

Il a perdu dans sa chute un pied – c’est-à-dire est devenu de poésie boiteuse.

De poésie légère. 

Les apparences sont trompeuses. 


Chez Ovide, si la poésie est légère, le corps souffre lourdement. Il est toujours question de corps, du corps tenu, empêché, maltraité, déformé. Chez Ovide, le fini du corps qui peut tout subir s’oppose à l’infini de la possibilité des formes. L’angoisse est nue comme le corps de Marsyas. Le bonhomme a été écorché, après une faute qui ne mérite pas ça, dit lui-même la victime. Il a ramassé la flûte qui défigurait la bouche d’Athéna quand elle en jouait et en a joué à son tour, supportant très bien la défiguration. Le son qu’il obtient de sa flûte rivalise avec la lyre d’Apollon. Apollon, c’est l’élégance même, la beauté. Un roi qui passait par là (Midas) se prononce pour la flûte de Marsyas contre la lyre d’Apollon. 

Apollon commande qu’on écorche Marsyas. 

C’est pour des choses comme ça qu’on meurt, défait de chair. 

Pour la faute d’un poème joué à la flûte. 

Pour faute de beauté, les joues nous sont gonflées. Pour cause de folie : la flûte, puisqu’elle mobilise la bouche, empêche que des paroles raisonnables accompagnent les sons. Le son insensé de la flûte et la laideur du visage humain qui l’accompagne disent l’absence de limite, le réel tout nu, tout cru. Marsyas, tu seras mis à vif, les nerfs à vif. La peau et la beauté, en grec, c’est le même mot. Plus de beauté, qui limite l’enveloppe informe de chair que nous sommes ? Plus de peau. 

Les deux questions, qu’est-ce qu’un corps ? qu’est-ce qu’un poème ? (ou un chant, un art musical), sont intimement liées. 

Si on lit jusqu’au bout la métamorphose de Marsyas supplicié, on obtient une réponse qui n’est qu’un début de réponse : tout ça, c’est de l’eau. 

De l’eau, que les larmes, devant la douleur endeuillée des nymphes assistant au supplice, créent. De l’eau qui creuse la terre et s’évapore dans les airs. De la terre aux airs. 


Je lisais, suivais la tension entre être un corps et un nom attaché à la matière, douloureusement et ne pas l’être, ne jamais l’être, ne jamais être ça, seulement ça, comme ça. 

Qu’est-ce qu’un corps ? 

Qu’est-ce qu’un poème ? 

Qu’est-ce que peuvent un corps et un poème ? 

Ce sont ces questions angoissées d’Ovide qui me faisaient avancer. 

C’étaient les miennes aussi. 


Écho est nymphe, nymphe et amoureuse de Narcisse. Elle est déterminée par deux éléments : sa voix, qui, avant même ce récit d’amour, a connu un premier handicap. La jeune fille ne peut pas, à cause d’une vieille faute (en lien avec les histoires d’amour) et d’une vieille punition (de la part de Junon), s’adresser la première à quelqu’un ; elle ne peut que répéter les dernières paroles entendues. Le deuxième élément : le corps. Le corps est un corps qui se cache. C’est normal, il est touché : lui a été retiré, par mutilation, l’art de parler. Il n’a que lui-même pour se révéler, le corps, il n’a pas la médiation des mots. Si jamais il sort de sa cachette boisée, c’est pour apparaître et l’emporter. La présence remplacera le dialogue, toute négociation. C’est un corps, puisqu’il se cache, qui peut et doit se révéler. Les conditions semblent réunies, on y est. La nymphe sort des forêts touffues et, autorisée pense-t-elle, s’élance vers Narcisse, le touche, lui passe les bras autour du cou. Ici, aucune violence au fer, aucun viol. Mais le refus. Le refus de Narcisse est absolu : il mourra si elle insiste. C’est la mort, pour lui, ce corps qui s’offre, innocent. Alors c’est simple, le corps rejeté à ce point, au point qu’il peut tuer, n’existe plus. Il quitte l’affaire. Les affaires. 

Il y a bien quelque chose qui s’accroche, au vers 385 de ce livre III : « sed tamen haeret amor crescit que dolorere pulsae », c’est l’amour, il tient, il est accroché au corps, il grandit, il prend toute la place, sous la douleur du refus. 

Il remplace le corps, qui, lui, s’en va dans les airs. 

Le suc du corps s’en va. 

Les os deviennent des cailloux. 

Restent la voix, handicapée, issue d’une première métamorphose ou d’une première mutilation et ces cailloux dans la forêt. De ces cailloux quelque chose d’aérien s’échappe. L’amour accroché au corps a pris sa place, il vogue maintenant, suc non défini, dans les airs. Il fait contraste avec la fixité du caillou.


Le mal premier fait à la voix d’Écho est antérieur au récit qu’Ovide entreprend au livre III. Autrement dit : il y a toujours une métamorphose qui précède une métamorphose. Il y en aura toujours une autre qui suivra. Ce caillou composé des os d’Écho dévorés par l’amour, qui sait s’il restera caillou d’immobilité et de fixité…

Le monde est plein de pierres et d’arbres, de minéraux, végétaux, et bien sûr d’animaux, qui sont d’anciennes autres formes, de futures autres formes. 

Voici un arbre, un cyprès. On le trouve au livre X, à un moment très important où un narrateur poète (Orphée) remplace un autre narrateur poète (Ovide). Orphée explique qu’avant, avant la perte de sa femme, dans son premier temps de vie, il racontait d’une lyre lourde (plectro graviore), les Géants et les foudres (ce que fait Virgile, sous-entend Ovide) et maintenant, d’une lyre plus légère (lyra leviore), le poète chante les garçons aimés des dieux et les filles embrasées. Ce poète-là, dans la deuxième période d’Orphée, pourrait bien être Ovide quand il écrit Les Métamorphoses. On l’a dit, on l’a vu et le verra, les apparences sont trompeuses. La lyre n’est pas si légère que ça. 

Dans le public venu écouter Orphée, il y a cet arbre, Cyparissus. Il est issu d’une ancienne métamorphose. Apollon l’aimait, et lui, l’enfant, il aimait un cerf. Qui sait qui se cachait sous cette image de cerf. Un cerf bien beau, bien blanc, bien apprivoisé, qu’au vers 131 du livre X Cyparissus transperce (fixit) : la perte est insupportable, le gamin inconsolable, le dieu inconsolable aussi. Une lance a fiché au sol le cerf, rappelant la limite, la finitude du corps, du corps aimé, la disparition. En échange, en quelque sorte, contre la limite, la douleur sera illimitée. L’arbre que devient le gamin qui s’évanouit de chagrin est l’arbre du deuil, de la peine éternelle. Le cyprès. Un corps contre une peine ou une mémoire éternelle. 


Des corps, des corps, encore des corps. 

Celui d’Achille, on le trouve au livre XII. 

Il a à voir avec l’autre question déjà posée : qu’est-ce qu’un poème ?

Ovide avait dit qu’il ne s’occupait pas de lyre lourde, lui. 

Il met en scène Achille pourtant, héros s’il en est de l’épopée d’entre les épopées, L’Iliade


Achille, ici dans un épisode un peu grand-guignol, ironique, tente de tuer un ennemi, Cygnus, et ça ne marche pas. Il tente de fixer sa lance dans un corps ennemi, ça ne marche pas. La puissance d’Achille, celle de fixer les corps des autres, de leur rentrer dedans, est remise en question. Puisque Achille est impuissant à lancer le fer, il s’y prend autrement : il étouffe Cygnus, lui cloue le corps à terre, (adfixit), le serre au cou et ça marche. En même temps que le corps est cloué à terre, il prend les airs, ou les eaux, sous la forme d’un cygne. 


Qu’est-ce qu’un poème, se demandait-on. En effet, voici venir ici, au livre XI des Métamorphoses, Achille, héros d’épopée. Il est le fils de Thétis. Thétis est une nymphe et on sait un peu l’histoire : si elle couche avec Jupiter, l’enfant issu de leur union dépassera son père et il n’en est pas question. Pour ne pas être tenté malgré l’oracle, Jupiter la donne à un homme, Pélée, qu’il affectionne. Cet homme n’arrive pas à serrer dans ses bras Thétis, qui lui échappe. Elle emprunte tout un tas de formes variées. 


Là tu es un oiseau, il tient un oiseau. 

Là tu es un arbre et Pélée tient ferme à l’arbre.

Ta troisième forme est d’une tigresse tachetée, elle

effraie le fils d’Éaque qui détache ses bras de ton corps.

Pélée n’arrive à rien, donc. Jusqu’au moment où le devin Protée lui donne la clef, le secret : 


Ne te laisse pas tromper, elle imite cent figures, 

mais serre, quoi qu’elle soit, jusqu’à ce qu’elle redevienne ce qu’elle était.


Il faut serrer, donc. Fixer, si on veut. « Sed preme, quicquiderit, dum, quod fuit ante, reformet. » (vers 254), dit Protée. Pélée arrivera à ses fins s’il attend, à force de pression, de fixation, que Thétis recouvre son identité première. Vient un moment où il n’est plus possible de fuir. Bien sûr, la question est d’art poétique : en tordant de tous côtés mon poème, nous dit Ovide, il est revenu à ce qu’était la poésie avant lui, en quelque sorte, une épopée, une épopée transformée mais écrite en hexamètres dactyliques et voici son fruit, Achille, retour au même, ou presque. Outre que le fils de l’épopée et de Thétis, Achille, est ici un personnage annexe et plutôt grotesque, cette question de nymphe marine qu’il faut serrer (premere) jusqu’à ce qu’elle redevienne elle-même et se soumette pose une autre question. 


Si pour être quelque chose il s’agit de nous serrer (premere, figere, haerere) afin que nous ne nous échappions pas en bête, oiseau, tigresse, végétal, minéral, liquide, air ou eau, c’est donc, peut-être, que nous sommes quelque chose ? Qu’il y a quelque chose que nous sommes ? Que nous avons une identité ? Serre, jusqu’à ce qu’elle redevienne (reformet) elle‑même. 

L’idée d’un retour à une forme d’origine ? Il y a donc une forme d’origine ? C’est le contraire qu’on a cru lire jusqu’ici. 

L’arbre était Cyparissus, et ce caillou, Écho. 

La forme d’origine, ce qui est, lutte parfois pour être autre chose et ailleurs, pour échapper à elle-même et d’autres fois souffre d’être poussée à autre chose ou vers ailleurs. Cette forme d’origine, qu’est-ce que c’est ? Dès qu’une identité est totalisée par un article singulier, je crois que c’est faux. La projection d’un idéal, au mieux. Un mensonge dans tous les cas. Il y a des peuplades dans un peuple, des langues, d’autres langues, des choses animales, des instincts, des raisons, des bifurcations, des constructions amoureuses, des pauvres, des moins pauvres, des très riches, des qui savent parler, des qui préfèrent s’isoler, des habitudes de quartier, des villages, des souvenirs. Du pluriel. Des contradictions. Des tensions. Les identités sont feuilletées et feuilletables, fonctions, genres, origines, quoi encore. Elles varient sur la ligne du temps qui est le nôtre, un temps limité – ou qui semble l’être. Nos identités sont fortes, néanmoins, de choses apprises auxquelles on a donné du temps, fortes de nos efforts, passions, émotions. Nous savons quand on nous en arrache une qu’elle nous manque. Ma langue, mon village. Parfois on en met une de côté, on désire en conquérir de nouvelles, on peut le faire, on a la joie de le faire, on peut se contredire, on peut se déplacer sur l’escalier mobile de nos identités et on peut aussi déplacer nos identités. On peut les ignorer. Croire en être vierge. Si une identité nous fige, pour reprendre un verbe qu’on trouve souvent chez Ovide, c’est un malheur. Si je suis français à l’exclusion de toute autre chose, si je suis français sans être en même temps couturière, père, bon camarade, professeure des écoles, musulman, si je suis français d’abord et point final, la souche n’est pas loin et je voulais, en cette décennie où je traduisais Les Métamorphoses, fuir dare-dare les souches. 

Si je sais déjà ce que je suis, si je dis ce que je suis, avec un article et un nom, une fois pour toutes, c’est fini, c’est faux, c’est un mensonge ou une obsession. En tout cas, c’est un malheur. Un malheur comme quand l’épée ou la lance fiche un corps, chez Ovide. Une triste répétition. Une de celles qu’on retrouve tout au long des quinze livres des Métamorphoses. Au livre III (vers 90-93), Cadmus agit contre le serpent : 


Alors le fils d’Agénor presse, pousse jusqu’au bout

le fer dans la gorge : un chêne arrête 

le serpent qui recule, sa nuque est fichée dans le tronc.


Plus loin, Persée doit se battre pour Andromède qu’il a sauvée et cru gagner. 


(...) « Va chanter la suite chez les mânes

du Styx », dit-il. Dans la tempe gauche il te fiche l’épée. 

Le chanteur tombe, de ses doigts mourants touche

les cordes de la lyre et voici le pauvre chant qui chute. 


Chaque fois qu’on fiche, qu’on fixe, qu’on fige, c’est la mort, chez Ovide. C’est à cette mort (tempe percée par l’épée, fer dans la gorge, finis le chant et la vie) qu’on essaie toujours d’échapper. Rester en vie, c’est faire que les formes attrapent de nouveaux corps (nova corpora, vers 1).


Les Métamorphoses rappellent que des formes de vie succèdent à d’autres formes et que les éléments airs, mers, terres, étaient, bien que divisés au début par une nature meilleure que le Chaos primordial, encore mêlés. Daphné échappait à la forme sous laquelle elle souffrait ? Elle devenait arbre, un arbre c’est vertical, ça frissonne, ça touche les airs, le feuillage est loin de la souche. Il y a de la liberté et de la fuite, oui. Mais « puisque tu ne seras pas ma femme, tu seras mon arbre », dit à peu près Apollon à la fille qu’il n’a pas réussi à séduire. La faute de Daphné est d’avoir plu, contre son gré, à un dieu. Elle n’a pas choisi de changer de figure, elle y a été contrainte. Plus loin, au livre XIII, voici Hécube, la reine de Troie vaincue, qui pleure ses enfants morts et devient chienne. La forme qu’elle prend est la figure de sa colère intérieure et sous cette forme-là elle ne peut rien oublier de la douleur qui la constitue (vers 570 : veterum diu memor illa malorum). Et elle n’est pas seule, une fois animale, à ne pas oublier ce qu’elle était. À Callisto devenue ourse, mens antiqua manet, (vers 485). L’esprit d’avant demeure. 


L’esprit d’avant demeure. 

On est donc, même chienne et même arbre, attaché à son mal ? 

On est donc quelque chose ? 

Il y a quelque chose que nous sommes, où nous sommes fixés ? 


Avant de tenter de répondre ou de renoncer pour de bon à répondre à cette question, un petit détour à la rencontre de deux personnages. Deux personnages qui vont à l’envers d’Hécube, de Daphné ou de Callisto. Deux personnages qui n’ont pas du tout la même trajectoire. L’un est infiniment coupable, l’autre est infiniment innocent. Ils ont un trait commun : ils s’échappent et leur fuite est heureuse. 


Le premier, c’est Médée. Elle est au livre VII, au milieu du poème. Elle trahit son père pour son amant, Jason. Elle découpe en morceaux Pélias, l’oncle de Jason, mentant à ses filles sans vergogne, et le fait bouillir. Elle tue ses enfants, enflamme la nouvelle fiancée de l’homme de sa vie. On ne peut pas dire qu’elle ne souffre pas, elle souffre atrocement. Elle trouve dans ses actes la réponse à ses souffrances atroces et ses actes produisent de nouvelles souffrances. On l’a vue parcourir les monts à la recherche d’herbes magiques, organiser des rites sorciers. Toujours elle agit, réagit. Jamais les dieux ne l’arrêtent. Certes, elle est fille du Soleil, mais Phaéthon l’était aussi, et Hercule est fils de Jupiter, ce qui ne change pas grand-chose pour eux. 


Quand Médée s’échappe la première fois, fuyant la colère de Jason, elle parcourt des géographies immenses, elle est l’occasion de plein d’autres histoires que le poète pourrait saisir, dont il ne saisit que des bribes, comme au petit bonheur. Toutes ces terres, on les voit de haut. 

Médée vole, avance, laissant les pays, les noms qui leur sont attachés, ça pourrait ne pas en finir, comme tout à l’heure, un peu plus tôt dans le livre, quand elle ramassait ses herbes à magie. On n’en finit pas. On n’en finit pas avec Médée. Médée, c’est le personnage qui n’en finit pas, qui fuit, son vol est horizontal, large, ample, infini. Ovide consacre cinquante vers à sa fuite, qui s’arrête à Athènes, où lui donne l’asile notre bon roi Égée. Le temps passe, Médée agit encore avant d’être agie, rien de moins qu’une tentative d’empoisonnement sur le fils de famille, Thésée. L’empoisonnement est raté et que reste-t-il à Médée ? Va-t-elle rester figée ou fichée dans sa faute, son crime ? Non, elle s’échappe encore. Cette fois, Ovide, qui varie les formes et les fuites, le dit en un seul vers (vers 424) : 


Elle fuit la mort dans un nuage qu’inventent ses poèmes. 



La fuite par le poème, ou plutôt par le nuage que le poème, le mot magique forme. Que le nuage soit et le nuage est, Médée s’y installe, et adieu les punitions pour hommes, femmes, demi-dieux ou nymphes. La fuite est possible. Où l’on voit ici aussi à quel point le corps est en lien avec le poème. Loin du pauvre Marsyas, le corps de Médée, lui, et son corps seulement, est intact. 


Le deuxième personnage arrive à la fin du livre XV, à la fin du long poème. Il arrive aussi à la fin de ma décennie de traduction. Moi aussi, comme lui et les autres chez Ovide, j’ai vu les formes changer, j’ai vu des corps nouveaux. On est au vers 497. On se souvient (c’est arrivé à nos oreilles, dit Ovide) d’un jeune homme, un certain Hippolyte, qui, par la naïveté d’un père et la ruse d’une belle-mère perfide, a trouvé la mort. La belle-mère perfide a eu une belle postérité littéraire. Phèdre. Ce jeune homme, on l’a devant nous et il parle. Il raconte son aventure désastreuse passée, son corps déchiqueté après la malédiction prononcée par son père. On l’entend raconter ses propres viscères vivants traînés à terre : 


La rage de mes chevaux n’aurait pas vaincu mes forces, 

si une roue, qui tourne sur un axe perpétuel, 

au choc d’une souche, ne s’était brisée en mille morceaux. 

Je suis arraché à mon char, les courroies me tiennent au corps, 

mes viscères vivants on les traîne, mes muscles s’accrochent à la souche, 

on m’enlève des membres, en laisse d’autres ici, 

les os brisés rendent un son grave et épuisée, mon âme, tu la vois, 

s’exhale. Aucune partie de mon corps

que tu puisses reconnaître. Tout est blessure. 


C’est à une souche que le char se heurte, les muscles qu’on voit se déchiqueter progressivement s’y accrochent, il y avait en effet sur le passage du corps entraîné par les chevaux une vieille souche, bien morte et c’est à la souche morte que sont tenus (nervos in stipe teneri, vers 525) les nerfs vifs qui ne le sont plus. Nerfs vifs, comme chez Marsyas. Corps bien brisé et attaché au sol. En revanche, il se passe quelque chose de nouveau. 

Un souffle s’exhale, l’âme (Anima exhalari, vers 528). L’âme s’exhale donc. Ce n’est pas complètement nouveau : Hercule, après que son corps s’est affreusement embrasé, a vu sa partie de mère mourir tandis que Jupiter décidait de laisser vivre, en immortel, en dieu, sa partie divine, sa partie de père. La différence, c’est qu’on ne voit pas Hercule après son apothéose. Ici Hippolyte parle à Égérie après que l’âme s’est exhalée. Il nous parle, à nous. Il est présent, raconte sa mort. Il continue : il a eu besoin de certains remèdes, Pluton a bien protesté, mais il a retrouvé la vie, Artémis l’a caché dans un nuage, lui a ajouté de l’âge, lui a changé les traits du visage, l’a rendu méconnaissable, l’a posé en un certain endroit, lui a donné un nouveau nom, le précédent était trop lié à l’atroce première mort. Il s’appelle Virbius aujourd’hui et c’est Virbius qui parle. 


Alors, on est écartelé entre le malheur d’identification à soi-même (fixé, attaché comme on peut l’être à la terre, au sol, à la souche ou au tronc) et le désir ou la lutte de toujours échapper, grâce au ciel, grâce au nuage qui cache le corps qu’il ne faut pas montrer ou emporte celui qui reste libre, on est écartelé entre le corps malheureux et limité et l’infini des temps, l’âme, si l’on veut ? C’est bien la question de l’âme qui se pose à la fin, c’est Pythagore qui la pose, un Pythagore à qui Ovide donne la parole, comme il l’a donnée à Orphée cinq livres plus haut. Un philosophe après un poète. Le premier conseil de Pythagore n’a pas été entendu, nous dit Ovide : il ne faut pas manger les animaux. Pourquoi ? Parce que c’est une cruauté. Et de plus, c’est une cruauté à l’égard de nos semblables. En effet, qui sait ce qu’est ce bœuf ? Quelle âme il recèle ? Les âmes changent d’habitat. L’âme ne meurt pas mais change, la nature ne veut pas que nos corps s’étouffent en son ventre, tout un tas d’exemples prouvent que les domaines communiquent entre eux. Pythagore termine ou remet en scène ou recompose la cosmogonie qu’Ovide présente au livre I. 


Le corps fiché et brisé, écorché, parfois, saisi à l’endroit de son malheur, araignée ou ruisseau, laurier ou cyprès, a encore, après ses nombreuses métamorphoses qui paraissent ne pas le libérer tant que ça, autre chose à vivre, parce qu’il n’est pas ce qui compte le plus. Il est accompagné de ce qui convient bien au nuage, au ciel, aux branches dans les hauteurs, bruissantes : l’âme. « Pas de mort pour l’âme. » Dès qu’elle a quitté un lieu, elle en occupe un autre, dit Pythagore chez Ovide. D’ailleurs, lui, Pythagore, explique qu’autrefois il était Euphorbe, il a été tué à la guerre de Troie par le plus jeune fils d’Agamemnon. Qu’est-ce qu’un corps ? Une chose qui peut beaucoup souffrir, être écartelée, écorchée, brisée. Pas grand-chose au fond. Quelque chose qui possède un souffle éternel, immortel (anima), ce souffle éternel migrant de forme en forme, vers des corps nouveaux.


Qu’est-ce qu’un poème ? 

Un déplacement des voix ? 

De la voix du poète à celle du philosophe ?


Voici ce moment, où, au livre XV, au vers 60, Pythagore prend la parole : 


Il y avait un homme, né à Samos, il avait fui

et Samos et ses maîtres par horreur de la tyrannie ; il s’était

de lui-même exilé. Loin des dieux et de leur région de ciel, 

mais proche d’eux par la pensée ; ce que la nature refuse

aux regards de l’homme, avec les yeux de l’intelligence, il le prend. 

Avec esprit, une attention incroyable, il a tout observé,

il l’apprend au monde ; entouré d’hommes silencieux

qu’étonnent ses paroles, il enseigne les principes du vaste monde, 

les causes des choses, ce qu’est la nature, 

ce qu’est un dieu, d’où viennent les neiges, l’origine de la foudre, 

si c’est Jupiter, quand les nuages se percutent, qui tonne, ou les vents,

ce qui secoue les terres, selon quelle loi bougent les étoiles, 

bouge ce qui se cache.


On pense alors à un autre poète-philosophe qui lui-même, au tout début de son long poème qu’Ovide a lu, bien sûr, quand il compose Les Métamorphoses, présente un philosophe, un autre philosophe, un Grec, qu’il ne nomme pas, mais qu’on connaît. 

Le poète philosophe latin auquel on pense, c’est Lucrèce. 

Le philosophe qu’il invoque et présente au livre I de De Rerum Natura, c’est Épicure, et sur les corps, Épicure et Lucrèce ont des choses à dire, par rapport auxquelles Ovide se situe, ou joue à se situer. 

Lucrèce présente Épicure au vers 62 du livre I de son long poème : 


La vie humaine gisait affreusement, devant nos yeux, 

sur les terres écrasées d’une lourde religion

qui depuis les régions du ciel montrait sa tête, 

opprimant les hommes de son aspect horrible, 

et un homme, un mortel, un Grec en premier a osé lever les yeux

contre elle, le premier a osé se dresser contre elle. 

Ni la réputation des dieux, ni les foudres, ni le ciel

avec son murmure de menaces ne l’en ont empêché, au contraire, 

ils ont excité le vif courage de son esprit, et les verrous fermés

des portes de la nature, le premier il a désiré les briser.

La force vive de son esprit a vaincu, et il s’avance

au-delà, au loin, vers les murs enflammés du monde,

il parcourt toute l’immensité de son intelligence et de son esprit, 

vainqueur il nous rapporte ceci : quelle chose peut naître,

laquelle ne peut pas, que chaque chose a un pouvoir fini

et une limite profondément accrochée, pour quelle raison. 

C’est pourquoi la religion, vaincue maintenant,

est foulée aux pieds, la victoire nous égale au ciel. 


Il y a quelque chose de commun entre Épicure et Pythagore, convoqués l’un par Lucrèce et l’autre, un peu plus d’une cinquantaine d’années plus tard, par Ovide. Avec esprit, intelligence et attention, ils sont venus apporter le savoir aux hommes, leur révéler les secrets. Mais Épicure est bien sur la terre et se bat contre tout ce qui vient des cieux et des dieux, alors que Pythagore, loin de tous, en exil choisi, est proche des dieux par la pensée. Au livre III du De Rerum Natura, Lucrèce poursuivra la défense de la philosophie d’Épicure, réfutant le pythagorisme qui défend l’immortalité de l’âme : « illid enim valsa fertur ratione, quod aiunt / immortalem animam mutato corpore flecti. » « C’est en suivant une fausse raison qu’on dit que l’âme immortelle se plie en corps changé » (vers 754-55, livre III, De Rerum Natura). 


On a vu comment Ovide répond à Lucrèce – et à Épicure avant Lucrèce. Ovide est-il convaincu et adepte de philosophie pythagoricienne ? Ou bien il lui est cher, mais d’une manière floue, ce thème des variations, de la liberté de circulation des âmes légères de corps en corps nouveaux, de récit en récit, voilà ce qu’est un poème, un poème toujours mouvant, où les frontières ne sont pas définies entre ce qui était, ce qui est et devient, un poème qui pourrait ne pas cesser, ne pas avoir de limites ? On ne tranche pas.

La position d’Épicure, qu’on lit dans les vers de Lucrèce cités ci-dessus, est une position aussi bien philosophique qu’éthique. Les hommes ne craindront pas la mort, s’ils ne croient pas à l’éternité. L’éternité peut être une éternité de souffrances. Les hommes seront rassurés par les limites de leurs vies. La vie est limitée. Le pouvoir est fini. La puissance est finie. La position philosophique de Pythagore est une position éthique, elle aussi : il n’y a pas d’être qui ne soit qu’un être, attaché à son essence et à son lieu – et entre les deux éthiques, on ne tranche pas. 

Ce sont des questions sur lesquelles il ne manquerait plus qu’on ait des certitudes. 

Voilà qui nous ferait trouver, à l’improviste, sous les roues de notre véhicule, une souche. 


Pour répondre (ou décider pour de bon de ne pas répondre) à la question : qu’est-ce qu’un poème, il faut lire ou relire l’épilogue des Métamorphoses : 


J’ai fini mon travail, ni la colère de Jupiter, ni le feu,

ni le fer, ni le temps vorace ne pourront le détruire.

Quand il veut, le jour qui n’a de droit

que sur mon corps ! Qu’il finisse mon temps incertain de vie :

immortel en ma meilleure partie, par-dessus les astres hauts,

on me portera, mon nom sera ineffaçable ;

partout où s’étend, sur les terres dominées, la puissance romaine,

la bouche du peuple me lira ; j’irai, connu, à travers siècles

et, s’il y a quelque chose de vrai dans les oracles d’un poète, je vivrai.


D’abord : j’ai fini, j’ai mené jusqu’au bout (exegi). Il y a quelque chose qu’on peut dire fini. C’est le travail (opus). Comme le corps. Qui est fini lui aussi. Le corps, Jupiter peut le détruire par le fer, le feu, le temps, l’âge. En ce qui me concerne, c’est quand il veut. Parce que j’ai un autre corps, et ce corps-là, corps nouveau, mon travail, mon œuvre, mon poème, est incorruptible. Il est tout comme une âme. Ce n’est pas lui qui sera porté dans les hauteurs du ciel, immortel, non, c’est mon nom. L’âme, c’est le nom. L’éternité, c’est le nom que j’aurai, grâce à ce travail que je viens d’achever. Voilà ce que c’est, un poème. 


Alors que je finis de traduire ce gros boulot immortel, je demande à Jordane : « Que pense-t-on, aujourd’hui, de l’exil d’Ovide ? Qu’a-t-il vu, s’il a vu quelque chose ? Quel poème l’a poussé en exil ? »


Elle me répond, sans hésiter : « Comment veux-tu qu’un poème libre comme ça, où on n’est jamais ce qu’on est et où on est toujours ce qu’on n’est pas, n’ébranle pas le pouvoir ?

Ovide finit sa vie comme Pythagore, en exil. Les deux ont fui leur pays par horreur de la tyrannie et, si Pythagore l’a choisi, nous dit Ovide, Ovide, pas vraiment. » 


Il y a bien longtemps que la puissance romaine n’est plus, que les terres ne sont plus dominées (par le même joug) et Ovide avait raison, son nom vit toujours et la bouche nombreuse et multilingue des peuples le lit encore.


date de publication, lundi 23 octobre 2017