Langue sauce chien, manifeste - Maurice Mourier

La prose se fait avec des mots, avec beaucoup de mots, il faut que ça soit plein, que ça pète à l’embouchure tellement il y a de choses à fourrer dans le boyau tant qu’il n’est pas cuit, qu’il reste élastique – lavé, attention ! le boyau rincé à l’eau claire des sentiments convenus, si trop de merde reste accroché à la paroi interne, ça n’aura pas la même saveur, ça sera trop fruité, on peut ajouter un filet d’alcool bon goût dans l’ultime bac de rinçage, pas plus mal - , élastique et se distendant au fur qu’on le remplit avec mesure, tout ça s’apprend dans les ateliers ad hoc de farces et agapes – non pas pour s’instruire sur la peinture-lure jaune du poisson captif des bêtes saleurs, ne confondons pas avec le haddock, pas de haddock dans mon paddock c’est assez compliqué comme ça.

Enfin ! La prose : leur prose, comme le gras d’un porc élevé dans la montagne et qui s’est goinfré de châtaignes, légèrement rosé parce qu’il est un peu parcouru de sang, le lard du verrat plus près de la chair que du saindoux, la chair tout est là ! Qui vivra verrat, comme dit le cochon ou le mouton ou le chapon ou le dindon mais pas le lion. Le lion ne se mange pas et d’ailleurs il ne dit rien, il pue, comme l’oignon ? Bref !

Prose de chair ne feras qu’en romanesque seulement, eh bien ! pas du tout. Leur poésie de même s’encombre de mots, car sans mots comment raconter ses petites misères, or leur poésie comme leur prose raconte les étirements, les emballements, les déballages, les commérages, les cliques, les déclics mais aussi les claques, les cloaques où la chair – c’est toujours la chair - , la vie – quelle vie qu’on vit ! -  s’enfonce, s’embourbe,s’empègue, s’enferre et damnation ! passe de Zaza à Zézette et de Julot à Jojo et vice-versa verse à boire, lisez donc ce que personne n’a jamais lu pour y retrouver votre vie, et comme tout le monde ne ressemblez à personne, dessinez  votre nom en haut de la fiche, exposez votre cœur, avec vos propres mots de chair à saucisse et de sang, quand le boyau sera plein faites-le goûter à vos amis, vos milliers d’amis qui vous attendent au fond des clics, des milliers de mots, tous plus neufs les uns que les autres, tous plus charnus et chargés d’affects et charnels sous leur peau gorette, un délice !

Alors là, stop ! Intermerde : recette de la sauce chien. Elle exige une logistique sérieuse et d’abord il est impératif d’écarter du voisinage, de chasser par tout moyen, y compris coercitif, n’importe quel chien portant queue et oreille de chien, bestiau trivial et vorace, de le refouler sur les marges de votre territoire si vous aviez eu la faiblesse de l’y attirer ou bien, en cas de laxisme ou de compassion, de l’y tolérer : repentir tardif peut-être mais contrition sincère, de le bannir avec l’autorité de celui, de celle qui sait ce que métaphore veut dire, or n’êtes-vous pas écrivain (e) ?

Hé ! bé ! voui ! Le mot chien ici n’est qu’une image, encore qu’il ait été choisi sans doute parce qu’il mord et par là remet en cause (cause toujours !) l’arbitraire du signe, dont cet oiseau stupide mais décoratif s’offusque à juste raison cependant que les vaches, dont l’adjectif  arbitraire est évidemment tiré avec leur lait émettent des droits légitimes sur toutes les œuvres qui l’utilisent, abusivement ou non, et croyez-moi ça en fait des pages et des pages et s’il fallait payer – ah ! les vaches ! – l’ensemble des royalties attachées à ce seul mot – sans préjuger des revendications futures portant sur d’autres – les éditeurs désintéressés, ces bienfaiteurs de notre espèce, n’y survivraient pas, or manquent-ils d’occasions pour crever par ailleurs, je vous le demande ! Mais retournons à nos oignons.

Les oignons, il en faut des bottes, justement, Sydney Bechet le savait déjà qui c’est çui-là mais n’importe la première règle comme ci-dessus c’est d’être limpide, les oignons donc, quel cultivar ? Franchement, et n’en déplaise aux puristes, une certaine latitude pourrait en ces matières se défendre, bien que l’oignon dit Doux des Cévennes, pourquoi « doux dit », le traître, alors que qui voit Cévennes voit ses peines, et qu’il en a fallu de l’ énergie pour qu’il pousse rond, joyeux, jaune, translucide, jamais piquant ni pédant ni carminatif ni cholagogue sur ces terrasses rendues pentues par Dieu afin de faire suer l’homme, somme ! qu’il ait notre préférence.

Et après ? Après, rien, ou si peu de chose : on fait un peu bouillir les oignons (blanchir ?) car il ne s’agit pas d’accompagner une salade, mais toute nourriture fadasse, fadasse comme la vie, de la relever – elle, tombée si bas dans leur prose ou leur poésie soporifique et niaise, ceci cela le reste n’en jetez plus la cour est pleine – de la relever pour la hisser, oh ! hisse enfin ! sur le plancher délicat de la langue, la vraie, la langue de vous, la langue de veau , la vôtre, et non la langue des chiens toujours supplémentée, enduite, dégoulinante car le chien transpire par la langue, le saligaud, ne me parlez plus de chien !, où (nous sommes encore sur le plancher, la phrase s’allonge, mais l’écrit c’est comme ça, la crise , faut suivre !), où donc elle s’étalera, onctueuse, entièrement semée des cailloux blancs de l’oignon calibré en parallélépipèdes rectangles menus, translucides, un peu grenus et pas du tout trop fondants car la sauce chien – il s’agit d’elle sans aucun doute, je suis sûr que vous aviez perdu le fil or veuf le fil qu’est l’haricot ? sinon un ver de vase vaguement vert brunâtre, une infection, cet haricot vient comme cheveu sur la nappe infiniment envahissante de la sauce chien, non ! combien de potaches studieux et d’autres qui le furent moins ont sauvé leur structure physique et par là mentale de la famine – famine, je vous hais ! – en arrosant leurs plâtrées renouvelées d’insipides fayots avec, je vous le donne en mille, de la sauce chien abondante, ductile et melliflue !

Melliflue, non, cela s’applique à la langue, la tienne, lecteur chéri, rose comme celle du cochon de lait, or il est temps de le dire, plus que temps, que feins-je ! de le proclamer, contre leurs combines bibine de bimbeloterie sentimentale et d’autobio largement taillée dans la masse des idiosyncrasies sociales, de proclamer quoi ? Eh bien ! que…

Zut ! Que j’ai oublié l’essentiel. On peut y ajouter de la tomate mais on s’en fout, c’est seulement pour la couleur. Oublié le piment, nom de Dieu !

Le piment langue d’oiseau, le piment foudre qui parsème de ses escarbilles rouges, cerises griottes émiettées, le corps entier, le volume liquide, louche et vitreux, de cette sauce chien qui désormais enflamme, réveille, picote, asticote, durcit (temporairement), irrite (non pas !), blesse (non certes !), humecte, désinfecte, cicatrise, la langue recouverte d’un film épais, d’une mère abusive qu’ont édifiés au fil du temps inattentionné des lectures mollassonnes les bactéries hautement pathogènes du contentement de soi, de la possession des recettes de basse cuisine, de l’hypertrophie du banal, du commun, du tout le monde, de la génuflexion devant les foules et les mecs, de la merdiatisation à outrance, du commerce en ligne de fuite, palmipède qui nageote dans l’eau bourbeuse du pognon, de la dictature modeuse, modique, tout sauf modeste du rapetassage et non du désossage des clichés, de la révérence à autrui, aux truies et aux chameaux flasques du respect humain, de l’œcuménisme, du juste milieu, du grain à moudre, de l’oblation, de l’obligation et de l’obéissance aux normes comme elles vaquent.

Souveraineté du piment, ingrédient princeps de la sauce chien, qui engourdit la langue et dégourdit l’esprit, stupéfie la langue, l’opacifie, la défie mais sans la défaire ni la confire, l’étonne – et la voilà parfois cul par-dessus tête – mais ne la détruit pas et en respecte, en les secouant de leurs puces, de leurs putassiers et putassières, de leurs puceaux, toutes les nuances déposées par des siècles qui ne furent pas que de bavardage, de verbiage, d’ajustage de mots attendus et de cirage de pompes et d’œuvres, mais de rage d’abord ou de courage car il en faut pour battre les halliers du rien, les dalles du que dalle, les allées non couvertes, les plages désertées par ce con de Vendredi, et l’on n’écrit vrai (vrai d’intérieur, l’extérieur nous gonfle et ne nous nourrit pas) qu’enragé

Je vous vois venir, impétrants de la révolte, je vois onduler votre nuque : la sauce chien nous libère des conventions du langage, c’est de la dynamite, on va en fourrer partout de gros pains, elle beurrera de sitôt nos tartines, et vive la désarticulation généralisée des genres, des formes, des savoirs ! Eh bien ! ce croyant vous tombez en chute libre dans la pléthorique catégorie des andouilles, puisque l’essentiel vous échappe de la chose sauce chien précisément, qui est d’être un condiment, pas un aliment et de ne supposer rien qui éclaire sur la nature même de l’objet à condimenter, ah !

Quel poète, quel romancier même, quel seulement homme de plume qui ne serait pas le Grand Sachem Plume dans le Cul, n’a pas rêvé de posséder un universel don des langues lui permettant de circuler au plus profond du flux glutineux des idiomes, au lieu d’en pouvoir appréhender, au mieux, le rythme et la mélodie ? En vous supposant ce don, vous proposeriez-vous de mélanger dans le chaudron de sorcière d’un livre unique les filandreux vermicelles, diversement tors et colorés, d’apophtegmes empruntés aux plusieurs milliers de systèmes linguistiques qui subsistent en ce coin fermé d’univers ? La tentative – et l’échec – de Finnegan’s wake, devraient vous en dissuader. Il y a déjà bien assez, dans la formidable stratification historique de vos personnels vocables, expressions et usages grammaticaux dus ou indus, pour fournir à votre éventuelle verve langagière du berceau à la tombe (et réciproquement). « Guerre à la rhétorique et paix à la syntaxe », a énoncé quelqu’un que nous révérons. Point donc de chambardement massif, point de zim-boum-boum, ou votre éructation ressemblera au vomissement optique du cinéma d’action de quelques cuistres prolifiques et richement dotés sauf par la nature qui ont cru avoir la force de changer le 7e Art en musée Dupuytren de l’abomination visuelle, crétin de Mel Gibson prends ça !

Non que l’exigence d’une langue sauce chien n’induise pas à la subversion. Mais son emploi homéopathique judicieux, ou ailleurs plus franchement explosif mais en-deçà du gnagnagna, aura surtout pour but de souligner, au seul regard oblique des connaisseurs, les arrangements nouveaux, déplacements inattendus, montages pestifs autant qu’intempestifs, les subtiles et parfois infimes modifications que l’écriture qui se veut telle produit dans le flot ininterrompu de fadaises qu’est et que doit rester pour la santé mentale de chacun le langage dit quoique abusivement de tous les jours.

Sur ce entre un corniaud déjeté, déjanté, aux pattes en cerceaux, à l’allure bonasse, moulinant de la queue avec une parfaite incongruité et levant vers nous la candeur larmoyante de son œil. Lors fond le doctrinaire au verbe haut et à l’assurance alambiquée, qui ne peut se retenir de glisser sa paume sur les irrégularités occipitales et autres d’une peau distendue qui flotte librement à la surface du gros crâne velouté et grenu. Résister au tortillement frais d’un museau aussi évidemment amène, le pourrais-tu, Tartruffe ? Il y faudrait être incanin et le souvenir de ton compagnonnage, dans les grottes insalubres, enfumées, glaciales, où tu fus Néandertal et lui le tout premier Médor, t’en empêche pour les siècles des siècles, amen !

date de publication, mardi 30 juin 2015