Angela Carter, une reine sorcière bienveillante

 « Angela Carter est peut-être bien la meilleure auteure britannique de sa génération. »

Angelina Mirabella

 


En 1969, Angela Carter est une « jeune auteure prometteuse » : elle a déjà écrit cinq romans, couronnés de nombreux prix, dans lesquelles, pour reprendre l’expression d’Ali Smith, auteure de l’excellente préface de l’édition anglaise des Machines à désir infernales du docteur Hoffman, elle s’était attachée à révéler « l’artifice du réalisme littéraire qui caractérisa les romans des années 1960, ridiculisant le kitchen-sinkism grâce au mauvais goût et à l’anarchie » – kitchen-sinkism (littéralement, évier-de-cuisinisme) désignant ici le fait de jeter, sans faire de discrimination ni de hiérarchie, tout le matériau possible dans un ouvrage. Ses premiers romans, qualifiés à bon droit de « réalisme magique », possèdent déjà la dimension subversive et féministe qui sera par la suite l’une de ses marques de fabrique.

 

Avec la dotation du prix Somerset Maugham qu’elle vient d’obtenir pour Le Théâtre des perceptions (Christian Bourgois, 1968), elle part au Japon, dans un village de pécheurs, et, en trois mois, écrit Les Machines à désir infernales du docteur Hoffman.

 

Comme elle est la seule Européenne du village, elle essaye d’apprendre le japonais : « Dans la mesure où je continuais à essayer d’apprendre le japonais, et où je continuais à échouer, j’ai commencé à essayer de comprendre les choses juste en les regardant de manière très très attentive, en une sorte d’apprentissage involontaire de l’interprétation des signes. » Coïncidence plus que troublante quand on a lu Hoffman : non loin de là, au même moment, dans le même pays, Roland Barthes écrit de son côté L’Empire des Signes...

 

Mais voilà, au Japon, Angela Carter, réalise deux choses : tout d’abord : « Au Japon, j’ai appris ce que signifiait réellement être une femme : je me suis radicalisée. » L’époque s’y prête, certes, mais il y a bien plus grave : « Au niveau autobiographique, ce qu’il s’est passé après, quand j’ai réalisé qu’il n’y avait absolument aucune limite à ce que l’on pouvait faire dans la fiction... eh bien j’ai arrêté d’être capable de vivre de ma plume. » Ce fut, d’après elle, « le début de mon obscurité. Je suis, en un livre, passé du statut de jeune auteure prometteuse à celui d’auteur à éviter. »

 

Les Machines à désir infernales du docteur Hoffman est effectivement une illustration parfaite de l’épiphanie de Carter : à la fois fantasy, pastiche, science-fiction, thriller, roman postmoderne, roman picaresque, « littérature de la quête », récit d’aventure, pornographie, ou encore théorisation politique et sociologique, Hoffman s’est affranchi en les mélangeant de la plus grande partie des codes romanesques qui servirent au XXe siècle à délimiter ou à définir les genres littéraires. Cette évolution n’est pas si surprenante, quand l’on sait qu’Angela Carter avait fait des études d’histoires médiévales à l’université de Bristol, et que, de son aveu même : « En tant que médiéviste, j’ai été formée à lire des livres dotés de nombreuses couches. »

 

La où, dans une certaine mesure, elle se trompe toutefois, c’est dans l’accueil qui est fait à son livre.

 

Pour preuve, ce bel article de William Hjortsberg paru dans le New York Times du 8 septembre 1974 :

 

« Angela Carter construit scrupuleusement les fondations de son mythe grâce à des centaines de minuscules observations, et nous oublions très vite que le terrain qu’elle étudie avec une telle attention n’est en réalité que l’intérieur de sa propre imagination : le monde qu’elle décrit acquiert autant de réalité qu’un compte rendu de naturaliste. Ainsi, quand elle chronique les coutumes du peuple du fleuve, leurs péniches décorées de cerfs-volants de papier et de chaînes d’oiseaux de papier pliés, leur langage évoquant un chant gazouillé, ou encore les visages curieusement peints des femmes, ces descriptions ne sont pas moins authentiques qu’un reportage du National Geographic sur les rites du peyotl des Huichol. De la même manière, ses histoires de centaures, des êtres hybrides qui décorent leur torse de tatouages extrêmement compliqués, aspirent à un état purement équin et adorent un Étalon Sacré, évoquent par leur prudence et leur méthodologie une véritable étude anthropologique.

Au final, peu importe que rien de tout cela ne soit vrai. Telle est la magie de la fiction : la seule réalité est celle qui existe dans l’esprit du lecteur. Si une chose ou un être semble exister, alors, pour les besoins de la fiction, elle existe. De ce point de vue, la littérature ne connaît plus aucune limite, et l’horizon fictionnel s’étendra aussi loin que l’imagination de l’auteur voudra bien aller. [...] Angela Carter a réussi à créer un monde grotesque et sensuel qui n’est pas sans rappeler le Satyricon de Fellini ou la poétique violente de Kenneth Patchen dans The Journal of Albion Moonlight. C’est un livre qui mérite d’être lu, et qui ne doit pas être dissimulé sous ce vieux tapis si pratique qu’on appelle « fiction spéculative ». »


Il est difficile de parler de l’œuvre de Carter sans évoquer en quelques mots sa personnalité et sa place dans la littérature. Pour ce faire, le mieux est sans doute de laisser la parole à l’un de ses anciens voisins ainsi qu’à l’un de ses amis.

Il se trouve que, dans des registres fort différents, il s’agit de deux très grands auteurs britanniques : Michael Moorcock et Salman Rushdie.

 

« Elle était à la fois immensément curieuse du monde et possédait une connaissance et une compréhension extrêmement profonde du canon littéraire traditionnel anglais. [...] Elle aimait les romans, tout particulièrement les romans étranges, comme de ceux de William Burroughs, J. G. Ballard, Iain Sinclair ou l’injustement méconnu Walter de la Mare. [...] Angie a toujours été un animal politique. Même ses enthousiasmes littéraires étaient colorés par ses croyances et ses principes inébranlables. Elle aimait l’expérimentation autant que les histoires traditionnelles, et, pour cette raison, faisait partie d’un mouvement qui le plus souvent rejetait instinctivement le modernisme. Elle créa de nouveaux modèles et de nouvelles conventions narratives avec autant d’enthousiasme qu’elle puisait dans les vieilles méthodes du folklore et des légendes. Adepte de ce qui serait par la suite appelé « réaliste magique », elle aimait la littérature d’Europe de l’Est, d’Amérique du Sud, du Pakistan et d’ailleurs, des auteurs ayant émergé de traditions nationales et sans rapport avec le modernisme occidental. [...] Dans une recension sur The Encyclopedia of the Dead, de Danilo Kis, Carter a écrit : « La vérité est toujours plus étrange que la fiction, car l’imagination humaine est finie, tandis que la vérité, elle, ne l’est jamais. [...] Les livres ne vivent pas véritablement leur propre vie. Ils ne sont importants qu’en fonction des idées qui si trouvent. [Kis] est sage, grave, intelligent et complexe. Son livre est du côté des anges. » Malgré tout le dédain qu’elle éprouvait pour ses propres idées, elle aurait aussi bien pu parler ici de sa propre œuvre, une œuvre qui donne à voir, sans l’ombre d’un doute, une femme qui était du côté des anges. »


 Michael Moorcock, 2006, préface d’Angela Carter, Expletives Deleted: Selected Writings

 

« Angela Carter, 1940-1992 – Une excellente sorcière, une très grande amie »

 

« Je le répète : Angela Carter fut une très grande écrivain. Je le répète parce que, en dépit de sa réputation internationale, ici, en Grande-Bretagne, elle n’a jamais été véritablement reconnue à la hauteur de son talent. Bien sûr, de nombreux auteurs étaient conscients qu’il s’agissait d’un être rare, unique en vérité, et qu’il n’existait rien qui lui ressemblait sur la planète ; de même qu'un grand nombre de lecteurs, inspirés et ensorcelés par ses écrits. Mais, pour une étrange raison, elle n’occupa pas la place qui lui revenait de droit – au centre, au cœur de la littérature de son époque. Maintenant qu’elle est morte, je n’ai aucun doute sur le fait que l’étendue de sa réussite littéraire deviendra bientôt une évidence. Qu’il est triste qu’il soit nécessaire aux auteurs de mourir pour prendre la place qui leur revient dans le panthéon de la littérature. Bien sûr, Angela Carter savait parfaitement qui elle était. Mais nous aurions lui dire, lui répéter plus fort et plus souvent que nous ne l’avons fait que, nous aussi, nous savions qui elle était [...]. »

« Avec la mort d’Angela Carter, la littérature anglaise a perdu sa plus grande magicienne, sa reine-sorcière bienveillante, un artiste burlesque de génie et une grâce antique. »

 

Salman Rushdie, New York Times, 8 mars 1992

 

date de publication, mardi 05 janvier 2016