"Limite de pêche", par Fabien Clouette

Commençons par du bon. Il n'y a pas longtemps, Fabien Clouette nous parlait, à propos de ses films et écrits, du fait que sa narration se déployait de manière non linéaire, sous la forme d'un "plan". Pas un plan plat et lisse sur lequel s'étale une géographie lisible mais plutôt dans l'idée d'une carte qu'on ouvre, ce mouvement précis pris en tant qu'élément de cartographie de nature à troubler le réel qui se déploie. Le plan ainsi déformé fait naître au gré des pliures, trous et bosses, une géographie propre à ce mouvement Les projets qu’il poursuit, notamment avec Jérémie Brudigou et Les plans du pélican, portent d'ailleurs le nom de "texte-plan" ou de "film-plan" suivant le médium utilisé. Dans son œuvre cette idée s'accompagne d'une autre donnée géographique, la limite (surtout quand on considère son dépassement), celle qui borde les cartes, qui révèle les marges ou qui prend la forme d'une frontière.

 

Cette matière nous intriguait alors nous lui avons posé la question suivante : 

 

"Fabien on se demandait un truc avec Aurélien aujourd'hui, as tu déjà d'une manière ou d'une autre formalisé certaines réflexions du type de celle que tu peux porter sur les "limites" ou les "plans" ? Si non est ce que cela t'intéresserait de le faire ? et si oui (au deux questions du coup) de le faire pour nous et l'antre de l'Ogre ? "

 

Voici sa réponse : 

 

Limite de pêche

 

En janvier 2003, D. T. Racin, de l’université centrale de Floride, poursuivait son étude à propos des techniques de pêche des oiseaux marins sur un nouveau terrain : les dix mille îles. Le scientifique, après des résultats salués sur la reproduction des Fous de Bassan, avait pu faire évoluer son sujet d’étude vers une activité qui l’intéressait tout particulièrement, étant lui-même pêcheur, et ayant lui-même quelques problèmes de vue. Les pélicans qu’il étudie aujourd’hui sont en effet censés perdre la vue à cause des contacts trop réguliers de leur visage avec la surface de l’eau lors des plongées. L’eau c’est parfois du béton. D. T. Racin en sait quelques chose :il a servi sur des embarcations de l’Arctic Uni. Lab of Ornithology à une époque où on ne portait pas de lunettes de soleil quand on barrait les semi-rigides. Dans la journée on en faisait des allez et retours vers le gros bateau laboratoire, il fallait donc aller vite. En plus il aimait bien la sensation des coins des yeux qui s’ouvrent légèrement dans l’air fendu et glacé. Et créer des pluies qui n’existent pas, des arcs-en-ciel dans les sacs d’eau qu’on envoyait partout en faisant exprès de tourner brusquement sur les mers d’huile. Le vent chargé d’eau qui se glisse entre les globes et la peau des paupières ; on se faisait tous opérer à un moment.

Il avait ensuite obtenu sa mutation vers une région du monde où il se sentait mieux qu’ailleurs, près de Naples, près de son ex-femme qui s’y était installée avec leur fils sept ans auparavant. Une jolie petite cabane avec vue sur un horizon en pli.

En septembre de la même année, D. T. Racin était donc perché sur un tronc de mangrove, les pieds dans l’eau de GhostCove, le regard fixé sur Jackfish Island, et sur l’embouchure du court et dangereux Whitney Channel. En se retournant, il pouvait aussi voir les kayakistes glisser sur les eaux vertes d’un renfoncement plus large que les autres, dont il ignorait le nom. Les pélicans étaient peu nombreux ce jour-là, et seuls deux d’entre eux plongeaient (fig. 1). Les autres oiseaux de la colonie, qu’il suivait maintenant depuis six mois, se tenaient debout sur des poteaux. D. T. Racin tenait là ce qui correspondait exactement aux résultats qu’il présenterait plus tard à ses collègues de Séoul lors du colloque de juin. Plus tard il ira donc prendre des photos des pélicans immobiles, prolongements des poteaux. Mais avant, il tient à noter ses positions.

 

Quelques battements, une ondulation côté droit, feinte de corps et on fonce vers le poisson vert dans l’eau verte. D. T. Racin se dit que le pélican est vraiment prisonnier de son manque d’imagination. Drôle d’idée de percer des surfaces quand on peut monter jusqu’aux strates d’air qu’on veut. Pourquoi pas creuser dans la boue, dans la vase, à la recherche de viande, de fer, de soldats en plastique, de crocodiles enfouis. Plonger à travers l’eau comme à travers le tube d’une vague, pour réapparaître dans l’air, puis dans l’eau. Et si c’est un tube d’eau (fig. 2), alors dans l’air de nouveau. Tête en bas sur les tatamis tout mous, les tapis de boue, les mies de pain argileuses bourrées de débris de métal dans lesquelles on gratte avec les épuisettes. Ce n’est pas là qu’il faut chercher pourtant, pour trouver des crevettes, c’est sous les laminaires qui flottent. On offrira les bouquets d’algues et d’antennes pour un tarif abordable, sur le bord de l’autoroute. Mais non, ne pas savoir dépasser tout ça, aller au bout des îles et continuer dans l’eau vers l’autre île, ou avancer dans la mangrove débouchant sur une autre mangrove, comme Danvé qui sait qu’il tourne tout autour des cabines de vie, sur un pont promenade, sur les pentes d’un vélodrome. Alors on marque les positions comme on les imaginent depuis la carte, même si tout se ressemble, et que Tripod Key peut-être Shell Key. Échasses en bonne santé, volis du fait de pourritures, qui ressemblent bois pour bois aux troncs tendus des jardins de Caxambas. Il y a des champignons dans le coin, on dira que c’est eux les dégâts si on nous demande. Même si c’est presque plus joli d’avancer dans les zones de chablis. On les laisse à l’abandon à cause des torsions, on vous dira ça mieux au département topographie. Pour les oiseaux, les torsions, ça ne fait rien. Comme dans les clairières de flotte, parfois remplies de canettes laissées là par les vandales. Les flaques sont identiques de l’autre côté de l’îlet. D’habitude on peut faire le tour, alors pourquoi s’y engouffrer si on sait ce qu’il y a derrière. Les oiseaux sont là, en lisière. Traverser pour traverser à travers les arbres couchés et les piscines de terre, de vase et de tiges coupées ; D. T. Racin est comme les têtes d’épingle, il ne traverse pas. Coudre un drap plié tant qu’il est plié. Faudrait plutôt le tendre, si on sait faire, et border aux limites. Et éviter les creux et les bosses, les altitudes temporaires des sols. Comme tomber au bout du bout, ou rester coincé dans un nœud. Il fait le tour, ça il connaît beaucoup mieux que les bosses de bois mort et trempé. Voir de loin, ne pas s’engouffrer. Ne pas s’éloigner non plus de ces drôles d’îles sorties de nulle part, d’une noix qui s’est échouée sur un banc de sable. Ne pas s’éloigner même si toutes se ressemblent. Remarquez qu’au large, on trouve mieux sa route d’ailleurs, mais on n’a pas les autorisations. C’est dommage de décider comme ça de ne pas s’aventurer. Jamais personne ne contrôle, surtout avec l’autocollant du laboratoire sur la carène, en grandes lettres. Il faut juste rester là où on sait qu’on va trouver la colonie. Du moment qu’ensuite on rapporte bien les papiers secs au port de Goodland et qu’on fait son créneau sans rayer les coques des autres.

 

Quand les positions sont indiquées, il commence à gonfler son kayak percé, celui qui lui sert habituellement à la pêche. On y glisse des palmes, qui laissent les mains libres des pagaies. D. T. Racin sait que maintenant les oiseaux sont aveugles, complètement perdus dans les noirs et les gris provoqués par la cataracte ; et que les sons et les vagues de chaleur que son propre corps produit ce midi peuvent à tout moment les faire décoller. Dans ces conditions, il les tuerait, incapables qu’ils sont de retrouver un autre poteau. À reculons, les mains tremblantes sur l’appareil automatique, on s’approche doucement des volatiles qui attendent la mort. Dans le mètre d’eau, les poissons­chats voient pour la première fois de leur vie des palmes en carbone, courtes et puissantes. Avec ça, presque impossible d’attraper des crampes. D. T. Racin prend ses photos et file vers la petite crique de vase où il a garé le hors-bord. Sur la crique c’est plus simple de dégonfler le kayak que sur les branches, en équilibre. D. T. Racin passe environ huit minutes à genoux sur le bateau qui mollit, dans le silence des palétuviers, troublé uniquement par le sifflement de l’air trouant la valve. Une fois tout à plat, il faut plier ou rouler, en fonction des poignées de traction rigides. ça se range ensuite dans le coffre que D. T. Racin a installé à l’avant de sa barque. D. T. Racin pense à son copain Danvé, du port de Goodland. Quelques mois qu’il est parti. ça lui aurait plu ces photos de pélicans, il aimait  bien les oiseaux. Ça lui rappelait les dimanche midis, les repas. Mais bien sûr ce ne sont pas des images à mettre entre toutes les mains ; on va voir si l’équipe de recherche ne décide pas de garder les résultats pour eux. C’est quand même une petite révolution écologique ; compliqué d’ouvrir des portes de lumière à des endroits qu’on croyait des murs sur rien, sur de la tourbe. Il faut réfléchir un peu avant d’éclairer les régions comme ça, d’ouvrir les clôtures. Reste à savoir si les images sont exploitables pour les recherches ou si ces mois entiers passés à guetter les oiseaux devenant aveugles sont autant de mois perdus. Il pourra toujours écrire sans photographies. Et c’est certain que certains collègues voudront venir voir, et peut-être même effectuer un relevé, un prélèvement, une capture. Au moment où D. T. Racin lance le moteur, rien ne se passe du côté des poteaux. L’un des deux pélicans qui pêchaient s’est maintenant placé en haut d’un buisson de mangrove. C’est seulement alors que D. T. Racin est à une trentaine de mètre de la colonie que deux des mâles aveugles décollent et foncent vers la surface verte. Mais le scientifique a tourné le regard vers le soleil qui tombe et le dernier bus qu’il a peut-être raté. Les deux pélicans ne ressortent pas le bec rempli tous les deux, mais ils n’ont pas perdu la vue pour autant. Dans son hors-bord (fig. 3) D. T. Racin pense aux vols à l’aveugle. Et pourquoi pas aller pêcher vers le ciel, et pourquoi pas pêcher ailleurs que dans l’eau. C’est la chasse qu’il décrit, et ça lui donne une autre idée : étudier les rapaces. Il faudrait se renseigner sur la présence de rapaces dans les Everglades. On ne va pas aller imaginer autre chose que ce qu’on sait déjà. Comme sur des chemins de terre, on suit les traces du petit bateau qui avance entre les îles, laissant une empreinte blanche et des courbes immobiles, comme celles laissées par les impacts d’obus sur les casemates d’acier.

 

L’oiseau ne veut pas se réveiller et retrouver la vue. C’est la première fois qu’une opération de cet ordre est pratiquée sur un animal, opération grâce à laquelle on espère tripler la population des pélicans en un an. Il reste là, recroquevillé sous les rayons clignotants des néons, fasciné par les tubes bleutés, comme un poulet sur l’étal d’un marchand de poulets. Il continue de penser aux coups de vent et de houle dans ses ailes, et à l’ivresse qui suit les chocs quand on n’y voit rien. En l’absence de lumière, les vols paraissaient plus souples, déplacés au-delà des dix mille îles, dans des nuages liquides qui ne mouillent pas les plumes. Le pélican continue de tourner, de traverser les surfaces d’air et les surfaces d’eau. Il continue de plonger à répétition sans rien voir, les yeux blancs tapant le mur d’eau, avec espoir de retourner de l’autre côté, dans les hauts fonds invisibles à l’œil nu.

date de publication, jeudi 08 janvier 2015