Romain Verger,

Ravive

- Ogre n°15

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Tu es allé jusqu'à la côte en la protégeant du vent et tu as longé la plage par les prés sablés. L'océan fulminait sous l'orbite tournoyante du phare, se bosselait et se déchirait par moments, puis l'écume se recousait, s'incrémentait de noir et se ramassait pour mieux mordre les dunes. Tu la regardais, t'emplissant de ces sourires dont se fendait son corps tourmenté comme la mer. Tu lui offrais son premier bain d'embruns, tu la présentais au baptême de la lune, à la bénédiction des étoiles mortes et toujours scintillantes. Tu as cheminé longtemps dans la nuit jusqu'aux pentes crayeuses qui mènent aux falaises. Sous la lune, la mer formait un paysage de collines d'un noir laqué qui houlaient d'abord lentement, de leur dos large et bossu, s'empaumaient et s'amalgamaient en montagnes de plomb avant de s'éventrer sur la pierre et vous couvrir de leurs entrailles blanches. Tu marchais en la serrant contre toi, et tu sentais ses griffes s'enfoncer dans ta poitrine, et son coeur battre contre le tien au rythme du tapage, écume et embruns moussant entre vous, ses sourires s'épanouir à chaque nouveau coup de boutoir dont l'océan frappait la roche. Elle s'était soudée à toi, son abdomen moulé sur le tien, si bien que tu craignais qu'en la détachant de toi, elle ne se vide à tes pieds. Tu ne pensais qu'à en finir, à ramasser une pierre sur le bord du chemin et lui fracasser la tête d'un coup sec. Mais tu te retenais, parce que tu savais lui devoir cette part d'humanité que tu t'étais accaparée à ses dépens. Quand tu es parvenu tout là-haut, tu as fait quelques pas et regardé le travail de la mer en contrebas. Entre deux paquets d'eau noire, la masse liquide se rétractait dans un râle crépitant de pierres pilées, puis tout se taisait un court instant, comme expirant dans un bouillonnement de ventraille, avant qu'une nouvelle vague engrossée par les précédentes ne vienne frapper à ton oreille : "fais-le, débarrasse-nous de cette saloperie, de cette petite peste qui se goinfrait de ton sang pour nourrir mon ratage, délivre-nous de ce que j'ai fait." Alors tu l'as dégagée de ta poitrine et tendue à bout de bras. Son corps désarticulé a dessiné une pitoyable étoile dans le clair de lune, aux branches tordues et brisées dont elle battait bêtement l'air comme pour s'y fixer. Puis tu l'as jetée loin dans la nuit, elle est tombée comme un plomb sans faire le moindre bruit, et tu l'as vue réapparaître tout en bas, rouler dans les galets et accrocher les algues, aspirée vers le large par le puissant tirant d'eau, remonter le reflux puis le creux de la vague, plus haut et tenir plus longtemps que tu n'en as jamais été capable sur ta planche, glisser sur la crête ourlée d'écume en l'effrangeant de ses os brisés. Alors la vague s'est cassée, claquant la falaise du plat de son immense main noire. Et petit à petit, lame après lame, morceau par morceau drossé, battu et fracassé, éclat après éclat, elle a disparu.