Ricardo Colautti,

La Trilogie Sebastián Dun

- Ogre n°18

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"Je ne pouvais pas trouver de travail. Invariablement, on me demandait : « Que savez‑vous faire ? » C’était la question sans issue. Venaient ensuite l’éternelle grimace et la fameuse phrase : « Je suis désolé, mais nous cherchons des gens avec de l’expérience. » Je retournais à l’appartement écouter les pleurs d’Eugenia.

Nous passâmes trois mois de la sorte. Un jour, Eugenia me dit que ses parents souhaitaient nous voir vivre avec eux et que le père allait me donner du travail. Le soir même, nous nous rendîmes à la maison de sa famille. Tandis que nous mangions, mon beau‑pere me dit : « Demain, allez voir mon fils Daniel, vous pourrez ainsi vous mettre d’accord sur le travail que vous exercerez et », souligna‑t‑il en riant, « sur votre salaire également ».

Le matin suivant j’allai discuter avec Daniel, qui avait une tête de poisson. La même tête que celle des poissons dans un aquarium : difforme, inquiète, curieuse ; les yeux très grands dont les extrémités pointent vers le bas, la lèvre inférieure tombante et la tête en forme de zeppelin comme si on l’avait tiré d’une matrice ovoïde. Le père d’Eugenia possédait des terres et Daniel se chargeait d’administre l’une d’entre elles ; dans le même local où il travaillait, il vendait des machines agricoles.

Daniel, suffisant, me dit : « Il y a beaucoup à apprendre ici, c’est pourquoi tu te consacreras pour le moment à l’observation, à tout bien assimiler. » Je lui demandai de me confier une tâche concrète, mais il refusa. « Apprends, apprends », insista‑t‑il. Le travail de ne pas travailler, pensai‑je.

Au début, je déambulais désorienté dans le local de vente. Je marchais parmi les colonnes en regardant avec curiosité les tracteurs, les moissonneuses, les treillages, les charrues, les employés enfoncés dans leurs bureaux surveillant l’heure du coin de l’œil. « N’arrive pas en retard, tu dois être le premier sur place », m’avait dit mon beau‑frere, mais il ne m’avait pas donné de travail.

Chaque minute un siècle à l’écoute du couinement de mes pas sur le vieux plancher, sans rien avoir à faire de 7 heures du matin à 5 heures du soir, marchant et furetant, ne disposant même pas d’un bureau. Des semaines sans rien faire. Et un jour, soudain, violemment, la pelote de mes nerfs se désembobina d’un coup ; j’attrapai un ventilateur à côté de moi et le jetai avec force contre une paroi en verre.

Je vis la tête de mon beau‑frere surgir par‑dessus la balustrade du premier étage, il me regardait ahuri comme si je venais de profaner un autel.

Je sortis en courant dans la rue, traversai la Plaza de Mayo en répandant aux quatre vents des pigeons effrayés, et ne m’arrêtai pas avant d’être arrivé à la maison de mes parents. Je ne trouvai personne et me rendis alors à celle de mes beaux‑parents. Je fis part de l’étendue de mon désespoir à Eugenia, qui m’écouta sans dire un mot.

Ce soir‑la, Daniel m’annonça que dorénavant Eugenia et moi irions vivre seuls dans un autre appartement, qu’ils continueraient de me donner un salaire, plus gros que le précédent, mais à condition que je ne vienne plus travailler."