Mike Kleine,

La Ferme des mastodontes

- Ogre n°27

Livre   |  Extrait


FERRARI ET 

MASQUES AFRICAINS


Tu as énormément d’argent, donc tu achètes une Ferrari.

Tu fais un tour en ville avec la Ferrari.

Tu écoutes du Philip Glass.

Tu n’es pas sûr du morceau qui passe parce que tu as oublié de nommer les pistes avant de les importer sur ton iPhone, mais tu es presque sûr que c’est un morceau d’Einstein on the Beach.

Tu penses : Putain, Einstein on the Beach est vraiment incroyable.

Tu penses à Philip Glass et à son génie pendant un certain temps – tu appuies parfois sur le bouton pause du lecteur CD pour bien réfléchir à la musique et t’imaginer comme le personnage d’un film des années 1980 – et puis tu freines lentement et tu t’arrêtes au feu rouge.

Tu restes là et tu attends que quelque chose se passe, et puis tu finis par penser à ton film préféré.

Maintenant, l’autoradio de la Ferrari joue une version abrégée de La Pie voleuse de Gioacchino Rossini.

Tu transpires parce que tu es excité.

Tu es excité parce qu’à chaque fois que tu écoutes Philip Glass, tu as une vision.

La même vision.

Une photo de toi.

Un film.

Tu diriges un orchestre, quelque part, au beau milieu du désert.

Tu es habillé comme James Bond.

Ton orchestre joue quelque chose de bien. Quelque chose du genre de La Pie voleuse, sans doute.

Tu portes ton pantalon Calvin Klein préféré.

Tu portes aussi un tee-shirt en coton de la toute nouvelle collection Marc by Marc Jacobs, couleur saumon.

Aux pieds, tu as enfilé une paire de mocassins Gucci.

Rien ne surpasse ton sens de la mode et du style.

L’iPhone vibre dans ta poche.

« Oui ? »

« Les masques », dit James Franco. « Ils sont abîmés. »

C’est faible mais tu l’entends. James Franco est en train d’écouter Bubba Dub Bossa, de Robby Poitevin.


« Tu serais pas en train d’écouter Bubba Dub Bossa de Robby Poitevin ? » demandes-tu dans l’iPhone, un peu perdu mais soulagé que ce soit James Franco et pas Ryan Gosling.

« Si, je suis en train d’écouter Bubba Dub Bossa de Robby Poitevin », dit James Franco. « Mais les masques, ils sont abîmés », répète James Franco dans l’iPhone.

« Comment ça les masques sont abîmés ? »

« Ils sont abîmés », dit-il dans l’iPhone.

« James Franco, je ne comprends pas un mot de ce que tu me racontes. »

« Tu captes si mal que ça ? » dit-il, l’air un peu gavé.

« Non, c’est juste que je ne comprends pas ce que tu es en train de me raconter, James Franco », tu marques une pause pour reprendre ton souffle, « les masques sont abîmés ? »

« Oui, les masques, ils sont abîmés », dit-il dans l’iPhone.

Tu ne dis rien, pas tout de suite en tout cas. Tu penses plutôt au mot masques et tu imagines une immense enseigne au néon.

Quelque part dans le ciel, il y a une immense enseigne au néon qui flotte au milieu des nuages, et qui illumine d’un bleu vif les lettres du mot masques encore et encore.

Et l’enseigne au néon grésille bruyamment et scintille d’une façon vraiment distrayante et le mot masques continue de clignoter – pour toujours, dans le ciel.

Juste à côté de la Ferrari, il y a un jeune couple qui traîne dans une Honda Civic blanche trois portes de 1980.


On entend A-Punk, de Vampire Weekend, depuis quelque part dans la Honda et la fille sur le siège passager hoche la tête en rythme tout en fredonnant à voix basse pour elle-même.

Tu regardes par la vitre du côté conducteur de la Ferrari qui donne sur la rue et tu penses à James Franco et à son visage et à son corps et à ses pieds et à ses oreilles et à sa bouche et à ses mots et à son livre, Palo Alto.


Et puis, il y a ce son un peu voilé, un claquement, de James Franco qui pince ses lèvres, alors tu dis : « T’es là  ? », et James Franco dit : « Oui. »

Tu te concentres sur la discussion à propos des masques.

« Alors comme ça, les masques sont abîmés ? » soupires-tu dans l’iPhone.

« Les masques sont abîmés. »

« Mmh... quand tu dis les masques, qu’est-ce que tu veux dire exactement, James Franco ? »

« Les masques dans la boîte », dit James Franco.

« Les masques dans la boîte ? »

Il y a un bref silence, un blanc, dans la conversation téléphonique, mais déjà trois minutes de la version abrégée de La Pie voleuse ont passé et tu en prends bonne note.


« James Franco, est-ce que tu réalises que c’est sans doute le plus long feu rouge auquel je me suis jamais arrêté ? » 

« T’es arrêté à un feu rouge ? » dit James Franco.

« Oui, je suis arrêté à un feu rouge. »

« D’accord. »

Tu fixes quelque chose sur le pare-brise et tu te mets à penser à la Voie lactée et à d’autres trucs cosmiques.

Tu passes à autre chose.

« James Franco, je ne possède aucun masque dans une boîte. »

Tu réalises alors que la chanson qui passe dans la Honda n’est pas A-Punk mais Cousins.

« Eh bien, la boîte de masques africains de quelqu’un est tombée d’un coup de la bibliothèque ce matin, et maintenant, soupire-t-il, ils sont abîmés. »


Tu entends un son qui vient de l’iPhone, comme si James Franco était en train de bouger les masques. « Et certains sont complètement brisés, genre, en mille morceaux. »

« En mille morceaux ? »

« En mille morceaux », confirme-t-il.

« Mais qu’est-ce que tu entends par mille morceaux, James Franco ? »

« Je veux dire en mille morceaux. » Il marque une pause. « Tes masques sont en mille morceaux. »

« Tous ? »

« Eh bien », et tu entends un bruit, comme si James Franco était en train de bouger les masques à nouveau. « Ouais, la plupart. »

Tu regardes ton pantalon Calvin Klein et tu te frottes la jambe gauche pour t’assurer que tout cela est bien réel.

« Donc la boîte est tombée de la bibliothèque ? »

« De la bibliothèque, ouais. »

« Quel genre de livres je lis ? » demandes-tu dans l’iPhone.

« Il n’y a aucun livre dans la bibliothèque actuellement. »

« Non, quel genre de livres je lis ? » dis-tu à nouveau.

« Il n’y a aucun livre dans la bibliothèque », dit James Franco.

« Aucun livre dans la bibliothèque ? »


« Non – seulement un paquet de DVD. Par exemple », James Franco marque alors une pause pour boire de l’eau ou un truc du genre, puis commence à lister : 


« Les Aventures de Buckaroo Banzaï à travers la 8e dimension, El Topo, Catfish : fausse identité, Rencontres au bout du monde, Burn After Reading, Heat, Carnage, Cop Land, Kill List, Police Academy : Mission à Moscou, Assaut, Kickboxer, Bad Boys 1 et 2, Crash, 7 h 58 ce samedi-là, Greenberg, Le Projet Blair Witch, Sleeping Beauty, Chinatown, Ran, The Master, The Virgin Suicides, The Breakfast Club, Le Flic de Beverly Hills, Macadam Cowboy, Le Masque de l’araignée, L’Enquête, Primer, Pi, Monsieur Schmidt, Le Funambule, The Town, Faites le mur !, Hackers, Kazaam, Clerks 2, L’homme qui voulait savoir, Brick, Half Nelson, Boys Don’t Cry, Outer Space, Senna, Un poisson nommé Wanda, Magic Mike, Cry-Baby, Canine, Pink Flamingos, We Are Four Lions, Léviathan, Boyz N the Hood, Dr. Horrible’s Sing-Along Blog, Hellboy, Demolition Man, Lolita, Liquid Sky, The Birth of a Nation, un film français intitulé Caché, Les Chèvres du Pentagone, La Guerre selon Charlie Wilson, Tyrannosaur, Nude On the Moon, Phénomènes, Cohen et Tate, Session 9, Margin Call, I Love You Phillip Morris, The Wrestler de Darren Aronofsky, mais aussi Super, Contact, Hirsute, I’m Still Here – The Lost Year of Joaquin Phoenix, Mondo cane 1 et 2, Head, Passé virtuel, Répulsion, Caravaggio, La 25e Heure, Les Guerriers de la nuit, l’original de L’Attaque du métro 123, Chasseur de sorcières, Aviator, Michael Clayton avec George Clooney, New York 1997, Baghead, Observe and Report avec Seth Rogen, tous les Friday, Salò ou les 120 Journées de Sodome, Titanic, 2046, Enter the Void, The Kiss, Freaks, Mélodie du Sud, Caligula, Mister Freedom, Speed Racer, Le Casse de Central Park, Sideways avec Paul Giamatti, Eyes Wide Shut avec Nicole Kidman et Tom Cruise (« l’édition collector Blu-Ray », précise James Franco), Inland Empire, Buried, Black Moon, The Toxic Avenger, Les Dieux sont tombés sur la tête, La Corde, Il était une fois un merle chanteur, Les Rebelles du dieu néon, Swan Lake: The Zone, Les Fraises sauvages, The Gore Gore Girls, Blacula, le vampire noir, Chacal, Les Berkman se séparent, eXistenZ, Des monstres et des hommes, L’Hypothèse du tableau volé, Killer of Sheep, Le Cabinet du Dr Caligari, Der Todesking et un autre film, un documentaire je crois, Koyaan – quelque chose. »

« Koyaanisqatsi », dis-tu dans l’iPhone.

« Koyaanisqatsi », répète James Franco. « Et tu as aussi tout un tas d’autres films qui sont, genre, étrangers. En langue originale. »

« Et si c’était le vent ? »

« Quoi ? »

« Est-ce que c’est le vent qui a renversé les masques, enfin la boîte ? » dis-tu.

« La boîte est tombée toute seule. »

« Comment tu sais que ça n’était pas le vent ? »

« Je n’étais pas à proximité de la boîte quand elle est tombée de la bibliothèque ce matin donc je ne suis pas certain que ça n’était pas le vent – mais à mon avis elle est tombée toute seule. »

« Bon, est-ce que la fenêtre est ouverte en ce moment ? »

« J’en suis pas sûr. »

« James Franco, est-ce que la fenêtre est ouverte ? »

Un bref silence sous-entend que James Franco est en train de vérifier si la fenêtre est ouverte.

Il se lève et dit : « Je vais marcher jusqu’à la fenêtre parce que je ne vois rien de là où je suis. »

Pendant ce temps, tu examines le couple dans la Honda Civic et tu remarques que la fille a de très petites oreilles.

Ça te plaît que la fille ait de très petites oreilles.

« Je viens d’ouvrir la fenêtre. »

« Genre, juste là ?... »

« Non, je l’ai ouverte il y a quelques minutes quand je suis entré dans la pièce pour la nettoyer, donc elle est déjà ouverte. »

« Donc tu as vraiment ouvert la fenêtre ? »

« Je n’en suis pas certain. »

« Donc tu n’en es pas certain. »

« Je n’en suis pas tout à fait certain. »

Quelqu’un klaxonne.

Ça te fait sursauter.

Tu regardes sur ta gauche puis sur ta droite puis tu regardes le feu et tu remarques qu’il est enfin passé au vert.

À présent, Chasing Sheep is Best Left to Shepherds, de Michael Nyman et du Michael Nyman Band, passe dans la Ferrari.

Quelqu’un continue à klaxonner.

Tu regardes dans le rétroviseur à travers le pare-brise arrière et tu te rends compte que c’est Will Smith dans une Honda Accord gris métallisé qui répète les mots barre et toi et connard encore et encore et encore, et qui klaxonne toujours plus fort.

Au téléphone, James Franco dit quelque chose.

« Le feu est passé au vert, James Franco », souffles-tu. « Je peux pas te parler maintenant, je dois y aller. »

« Et pour les masques ? » demande James Franco dans l’iPhone.

Tu raccroches et coupes court à la conversation avec James Franco.

Pas intentionnellement, bien sûr, mais tu ne veux pas passer pour un con aux yeux de Will Smith.

Will Smith fait une embardée derrière toi puis accélère du côté conducteur de la Ferrari, puis il te fait un doigt et hurle quelque chose comme « Va te faire foutre », sans doute, puis il accélère à nouveau pour faire une nouvelle embardée sur la gauche, puis vire à droite, avant de disparaître au loin dans le soleil couchant.

Et tu te dis : Will Smith est bourré.

Tu regardes l’écran de ton iPhone.

Tu soupires et commences à avoir de la peine pour James Franco.