Marie Cosnay,

If

- Ogre n°32

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Marseille, été 2016. Le métro ronfle ronfle, c’est entre Castellane et l’arrêt d’après mais ça n’a pas d’importance, mes deux personnages sont un peu âgés, le monsieur est coiffé d’une casquette, la dame est plutôt coquette. Le monsieur à casquette a un appareil auditif et malgré le ronflement du métro personne ne perd une miette de la conversation. Quand ça commence la dame s’attendrit parce qu’un chien, le chien d’une amie, lui a léché la main, c’était touchant, ce chien qui ne savait rien d’elle, lui léchait la main spontanément, la dame est au bord des larmes, il s’agit d’un chien et d’un paroxysme d’émotion, émotion que le vieux monsieur contrôle, il fait de petites interjections fatalistes : qu’est-ce que tu veux, les bêtes, les bêtes c’est, les bêtes c’est pas.
Ils sont sympathiques, le monsieur à l’appareil auditif et la dame au chien.
La dame est bien coiffée, bien ridée, bien bouclée, bien décolorée. Ils se moquent éperdument qu’il y ait du monde pour les entendre.
Les bêtes c’est pas comme les hommes.
Petit bruit du monsieur toujours fataliste.
Je peux plus les voir.
Les Arabes je peux plus les voir, je peux plus en voir un seul, répète la dame du 15 juillet 2016.

Mais comment (fort, le monsieur à l’appareil auditif), comment on peut entrer sur la promenade des Anglais et forcer les barrières ? C’est la question que tout le monde se pose, hurle maintenant le monsieur chic. Tous les jours ils nous fouillent les sacs pour la sécurité et ils avaient pas mis les barrières ?

Comment on peut forcer les barrières, a demandé le monsieur – bien sûr on peut forcer les barrières, on peut, aucun problème pour forcer les barrières, le monsieur et la dame du métro ne forcent pas, eux, de lourdes barrières, en tout cas ne portent pas une si grande responsabilité que ça dans le forçage de barrières, mais ceux qui parlent à leur place, beaucoup plus fort qu’eux et à longueur de temps, forcent les barrières et disent et leur font dire : je peux plus en voir un seul.

La gueule hérissée du réel et des hommes vivants en tant qu’ils sont vivants, en tant qu’ils le seront longuement sous les oyats, ifs centenaires et oliviers de gueule de plus en plus tordue.

Le vase de la fiction est brisé, le temps disparaît en boucles à répétition, le corps épuisé sous les éléments ou motifs des années d’avant, malgré l’épuisement ou avec ou en fonction même de l’épuisement, doit aller chercher les éléments ou motifs, les faire surgir, tant bien que mal, ce sera toujours ça.

La fenêtre est ouverte sur un vent léger léger.
Tenir au bureau, dos droit.
Si le dos est dolent, le bureau ne tiendra pas lui non plus, ni le vent ; pas une seule intelligence ne se faufilera par la fenêtre.

On était dans un bateau. On était dans la nuit, mauvaise nuit, nuit poisseuse et le corps nous démangeait ; le corps collectif qu’on avait nous démangeait. On était dans la nuit mauvaise dans un bateau derrière une vitre pleureuse. Tu as bien lu, la vitre pleurait de la pluie de Méditerranée. On était empêtrés dans la pluie et la tempête de la Méditerranée, à trois kilomètres de la côte nous passions, scotchés aux vitres pleureuses de pluie méditerranéenne, devant le château d’If : il s’effaçait, strié de pluie, s’évanouissait. Il n’y avait plus de château d’If.

S’il n’y a plus de château d’If, il n’y a plus rien à faire tenir droit au bureau. Quant aux intelligences, elles avaient filé sur RMC et on imagine ce que donnaient les intelligences sur RMC, elles faisaient les questions-réponses, les plus véloces des questions-réponses, les plus furieuses des questions-réponses, elles faisaient tout un tas de mots en -iste, de plus en plus de mots en -iste qu’on répétait le plus souvent possible et le plus vite possible, à tort à travers, à hue à dia.

À toi auditeur.
Tes avis ?
Impressions ?
Les avis-impressions dévalaient la pente.
Salafistes radicalistes expressistes éclairistes terroristes.
Je peux plus en voir un.
Encore.
Jusqu’à la nausée.

Je tendais la main et ma main se mouillait dans la nuit de Méditerranée, n’attrapait rien. Les intelligences n’étaient pas loin, trois kilomètres, une heure de nage pour peu qu’on ait reçu en partage un peu du talent d’Edmond Dantès.

La nuit empruntait un tunnel. Notre corps ? Écarlate, une naissance. Qu’est-ce qui tombait au moment même où ça venait (au monde, au bout du tunnel, de la nuit) ? Un petit morceau tombait, systématiquement. Un petit morceau qui à peine venait au monde (par la fenêtre, en face, au bout du tunnel) tombait.

Tombait de chagrin.
Un petit morceau de nous.
En même temps que tombait le petit morceau, il revenait.
Le temps est si peu assuré, ça recommençait toujours, venir et tomber, tomber, revenir.
Petit morceau.
Un bout de corps.
Un truc qui tombe et vient.
Le vent par la fenêtre, un jour clair après la nuit poisseuse.
Ça vient et tombe, ça tombe et vient.

Le château d’If dans la nuit et sous la pluie, alors que nous nous tenions collés aux vitres de la navette qui allait du port à l’île et de l’île au port, disparaissait ; il n’était pas le seul.

Oublie la nuit. Un bateau file, on est en juin 1962 et entre l’île de Ratonneau et celle d’If un bateau file, c’est un bateau sur lequel sont montés des passagers in extremis, des Européens de Bab-el-Oued, d’autres au statut compliqué vont demander à réintégrer la nationalité française, pas sûr que quelqu’un remarque qu’on passe devant le château ex-prison d’État dont un personnage de fiction, embarrassé dans un sépulcre, les pieds liés à de lourds poids de fonte, s’est échappé, il y a plus de cent ans, par la mer.

On a pu prendre un bateau, tout le monde n’a pas eu la même chance. La famille dans le bateau regarde la côte. La mère tient deux petits contre elle. Les trois grands ont onze, sept, cinq ans. À cinq ans on regarde le château, la tour me regarde, l’œil de la tour du château d’If me regarde méchamment. C’était le bazar jusque-là, pense le grand de cinq ans, et ça ne va pas s’arrêter, l’œil de la tour est un avertissement. L’enfant que regarde l’œil terrorisant du château-prison et son île de rien du tout regarde l’œil à son tour.

Œil contre œil.
L’œil de l’enfant de cinq ans contre l’œil du château.
Le bateau file, fin de l’image.

Cet enfant-là, celui de cinq ans, vingt ans plus tard, je le rencontrerai. Dès lors, je chercherai partout son moment d’été 1962, partout je chercherai son père, père au cœur de l’Histoire disparu des histoires.

Il y a un bouquet de luttes et de trahisons ; on ne sait rien quand on est dans le cœur, on ne sait ni qu’on lutte ni qu’on trahit, on ne fait rien comme lutte ni comme trahison mais on suit, on réagit, on perd ; à un moment un bateau file qu’on a pu prendre, à trois kilomètres du port l’œil de la tour nous regarde ; il tient dans le silence comme dans un suaire quiconque a pu s’échapper, l’eau est glacée, sombre, bousculades, paniques, les petits sont endormis puis pleurent au réveil. Marseille.

On est l’œil de la tour. Mon premier château d’If enfermait illégalement un jeune homme et gardait pour toujours, avalant leurs noms et les traces de leur présence, des prisonniers d’État ; voici l’autre, le vrai, mon second château d’If, celui qui terrorise les passagers d’un bateau de 1962, sur le pont une famille, deux petits contre le sein de la mère, le père imprenable, muet, et muets comme le père, trois grands enfants, onze, sept, cinq ans, ils n’en perdent pas une miette ; le regard sur la tour puis au fond de l’eau glacée et sombre, de nouveau sur la tour.