Marie Cosnay,

Cordelia la Guerre

- Ogre n° 7

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I



Rue Alsace-Lorraine, devant Carrefour Market. Il est jeune, crie dans le téléphone que là il va péter les plombs si tu lui trouves pas un boulot, qu’il prend le Tercian comme tu lui as dit et que rien toujours rien.

Rien ne peut venir de rien (au téléphone).

Aux deux vieux, Falstaff 1 et Falstaff 2 (pas si vieux), le jeune (joue zébrée de l’oreille à l’œil) : clochard, c’est celui qui tire la cloche dans les églises, vu ? Falstaff 1 et Falstaff 2 rient puis ne rient plus tant le bonhomme jeune et blessé est sérieux, emporté. Acquiescent.

Falstaff 1 : le trouver allongé entre le fleuve et la poste et les flics empêchent qu’on approche, les pompiers lui font la respiration artificielle, une barrière s’est formée, on appuie sur le torse, on appuie et là-bas on empêche, flics et pompiers ; le médecin se penche sur le corps, passe une main devant la bouche, un quart d’heure comme ça à appuyer, empêcher qu’on approche puis le vieux se lève, ventre d’abord, il bâille, regarde le fleuve, remercie du bout des lèvres. Il s’assied sur le banc à l’arrêt du bus.

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Ciel tavelé de morceaux gris, du milieu s’échappe quelque lumière en flaques, aux Trois Fourches le Grec a dit qu’ils n’ont rien entendu, il a bien fallu que quelqu’un appelle les pompiers, dit Ziad à Durruty. Trois bouffées de Ventoline. Des cônes fauves surmontés de poignées de fumée se dressent sur la route des cimes. Les pompiers se hèlent, ici pas de curieux à écarter, il est 17 heures le 31 mars (Ximun devait venir songe Ziad, puis ne songe plus, gêné par l’odeur). Durruty : Ximun ne trouvera rien, pas la peine qu’il se dérange, à quelle vitesse sur ce sentier de montagne et de contrebande roulaient-ils, ils étaient deux, on a vu les tignasses avant qu’elles ne s’enflamment, demain c’est avril, toujours ce froid, le vent. Désespoir de Durruty, le désespoir de toujours, rien de neuf.

L’odeur de la chair – Ziad écarte son chef qui bougonne, respire mal. La bruyère rougit, fait des paquets sur les vallonnements. Les arbres sont presque noirs, les senteurs se mêlent au caoutchouc, la végétation n’a jamais le dessus.

Les buissons griffés d’une forme qui glisse, se faufile. Ziad est à proximité des Trois Fourches, c’est à dos d’âne qu’on traversait autrefois, il n’y avait pas de chemin.

Ximun est venu ; penché dans les cendres il fouille entre les morceaux qui restent. Cependant, Ziad monte, la forme faufilée tout à l’heure lui échappe. Il lape les senteurs, va, vient sur le sentier des ânes et des contrebandes d’autrefois, une centaine de mètres avant les Trois Fourches.

Puis il commande un steak tartare.

Rien entendu de spécial dans l’après-midi ?

Avant les pompiers, rien, dit le Grec qui appelle sa femme pour qu’elle répète ce qu’elle a dit déjà à Durruty. Gabrielle, la femme du Grec : joues roses, la jupe s’envolait, quelque chose d’indéfinissable avec elle. Ziad n’a pas le temps de toucher son assiette, steak tartare frites décongelées trempées d’huile rance, que Ximun téléphone.

On a quelques traces. Et une surprise pour toi.

Des cheveux sont enfermés dans de petits sachets plastique. Et une pierre rouge, un rubis, qu’on va faire expertiser. Le rubis roule dans la main de Ziad qui a rejoint Ximun.

C’est la surprise ?

Non.

Un Beretta. Empaqueté, lui aussi. Un 92. Un des types en a goûté.

Ziad est au volant de sa voiture, en contrebas. L’odeur mélangée des chairs et des pneus cramés. De la vieille fumée pleure après les nuages. On dirait qu’il va pleuvoir. Le vent fait du bruit, Ziad ne démarre pas tout de suite, il a oublié de demander à Ximun à quelle heure a eu lieu l’accident.

Entre 15 et 18 heures, répond celui-ci au téléphone. Avec un peu de chance on aura des empreintes.


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C’est la salle centrale du palais, les fresques sur les murs de la rotonde montrent des hommes mourant dans les bras de vieilles vierges bleues, les hommes tombent de croix, de gibets, tombent, tombent.

J’ai fait un rêve, dit Kent le barbu à l’un des hommes qui trépignent par là, hésitent, n’osent pas s’asseoir, contemplent la table dressée sans savoir si c’est pour eux et l’un d’eux pépie : voici mon fils de la main gauche (rires), Prépa Sup de Co Erasmus à Shanghai, etc.

Le rêve : une fille avait commis un acte épouvantable. Je la livrais aux autorités après bonne combinaison d’un code secret. Je la serrais contre moi. Je voulais qu’elle échappe et qu’elle n’échappe pas (Kent).

Le vieux bonhomme a besoin d’aide : Lear bringuebale. Les ombres sont au garde-à-vous. Le vieux bonhomme et le barbu qui soutient le vieux bonhomme avancent de concert. Il pourrait y avoir de la musique, il n’y en a pas. Un homme en livrée fait tinter une fourchette contre la porcelaine d’une assiette.

Prépa Sup de Co Erasmus à Shanghai, dit Glouc (tout bas) à qui veut entendre. Son fils toussote, derrière. Entre le vieux Lear qui le fixe avec mépris et son père qui radote, le fils, Ed alias Edmond, va prendre une décision. N’importe quelle décision tant il se sent mal (rien ne passe, ne va passer entre ici et ici – la glotte). La vie est mal fichue. Vingt ans et la vie si mal fichue. La queue d’un dragon. Rien à en tirer sauf un fil de conscience. Il entend comme pour la première fois la plaisanterie du père : de la main gauche. Il tourne les talons. On lui ouvre la porte vers le parc.

Il tournicote dans les jardins, les cyprès taillés en pointe, drôles de jeunes gens jamais consolés, il déplie, plie une lettre, la met dans sa poche, la retrouve, s’inquiète, la lit, replie. Il a une fossette sur la joue gauche. Une des filles passe par là, l’aînée de Lear, 1,80 mètre. Elle salue le garçon. Pas mal. Irrésistible même, perdu ainsi dans les allées semées de cyprès et de rosiers en boutons. Un peu mal fagoté c’est vrai. Mélancolique. Elle hésite un moment (Shanghai etc., pense-t-il qu’elle doit penser et il meurt de honte), elle passe. Ils se sont tous arrangés pour être en retard, les prétendants suivent les filles en sage colonne le long des allées ratissées du jardin de la famille du vieux Lear.

Sur la table Lear a, de l’avant-bras, balayé les couverts. Les ombres et les hommes en livrée ont couru pour empêcher que tout ne dégringole. Sur la table Lear a ouvert une carte vieille comme son arrière-grand-père. Les territoires. Sociétés. Pays et possessions. On les joue aux dés. Pas exactement aux dés : Lear jette un rubis minuscule sur la carte. L’Est, qui veut l’Est. La fille qui veut, accompagnée de son andouille de fiancé, s’agenouille, baise la main fripée (énorme, énorme et qui pourrait écraser encore) de Lear.

En échange, ma fille, dis-moi comme tu m’aimes.

On sait la suite, je vous aime père comme les mots ne peuvent pas dire, je vous aime plus que et plus que.

Ed de Shanghai et Cie épie par la fenêtre. La question c’est : quand son père réapparaîtra-t-il ? Pour l’instant Glouc reste bloqué sur la scène, les filles (on dirait dans leurs robes choisies des pétales de fausses fleurs) s’agenouillent, baisent les mains et les genoux du vieux. Le serviteur barbu est en retrait.

La première fille, l’aînée, 1,80 mètre, voit Ed par la fenêtre, moue creusée, chemisier bleu défait, teint pâle de qui a pris une décision ou ne dort pas ou ne dormira plus jamais. Vous n’avez pas connu le désenchantement ?

C’est le tour de la dernière sœur. Il va se passer quelque chose. D’inattendu.

Que les ombres et les livrées emportent les plats. Qu’on me débarrasse. Qu’on débarrasse le plancher.


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Sur les parvis des maisons de l’emploi pour tous c’est chaque jour de chaque semaine qu’on tente les immolations. On entre en immolation après qu’on est entré en pauvreté avec élan de poursuivre jusqu’aux enfers la pauvreté. On va vous les enlever les 600 euros pour l’entourloupe d’avoir reçu les allocations chômage alors que vous travailliez, 600 euros que vous n’avez pas déclarés, ce non-variable-là (n’avez pas déclarés) s’appelle fraude aux Assedics et nous poursuivons fraude aux Assedics. En face, petit sourire (paie pas de mine). On se retire de la maison de l’emploi pour tous, s’organise, premier mail, deuxième mail, troisième mail, je prendrai feu ferai feu ferai le feu. Les milices anti-incendiaires sont composées de privés sans emploi qui à la maison de l’emploi pour tous revêtent le costume et tentent de repérer les malheureux qui. On inonde les parvis. Ça miroite un moment, c’est assez beau sous les lumières de mars. C’est un boulot tranquille, en fait.

Le garçon à la joue balafrée, on ne l’a pas revu depuis les clochards aux cloches des églises. Tu as demandé à Carrefour Market, au jeune gars qui fait le vigile et discute avec les caissières. Il voit qui tu veux dire mais non, il n’a revu personne, même pas les deux gros, les Falstaffs, le dernier dormait sur un lit improvisé, des cagettes, et en guise d’oreiller un sac Carrefour, en face, sous le porche de la HSBC mais là t’as vu ils ont planté un pylône et depuis.  

Le frisson est imperceptible. Le frisson agite bruyères et rhododendrons sauvages. Une sorte de petite peau, ce frisson, une peau tachetée qui enveloppe un drôle de corps s’il y a un corps.


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Puis le vent se lève. Siffle par les oreilles de Ziad, entre au cerveau. Il est 14 heures 30. Ziad n’a pas dit à Durruty qu’aujourd’hui, à l’heure approximative où la voiture hier s’enflammait sur la route de montagne, il serait sur les lieux. On n’est pas déçu, le vent est obsédant.

Un camion monte, lent. Dépasse l’endroit où Ziad est en embuscade. Le moteur s’épuise, s’arrête aux Trois Fourches. Ziad note l’heure.

Le vent se calme. Ziad fouille les fourrés côté voiture, on n’a jamais pensé à protéger la route de la falaise qui tombe vers les lumières de la ville.

Aux Trois Fourches il n’y a pas de camionneur. Ziad montre sa carte. C’est bon, fait le Grec. Qui appelle Gabrielle. Il n’y a pas que les joues qui sont roses mais les lèvres et ce qui entoure, l’aura. Mince. Rien de neuf ? Elle éclate de rire. Jamais rien de neuf, qu’est-ce que vous croyez ? Vous allez venir nous voir tous les jours, monsieur le flic ? On n’a pas de Cadillac ni d’amis à Cadillac ni de compte aux îles Caïmans et on n’a rien entendu sauf votre bazar aux pompiers et à vous. Elle s’approche de Ziad.

Le camionneur n’a pas eu le temps de déjeuner (les yeux plongés non dans ses yeux à elle mais dans toute la fraîcheur qui environne). Les cils battent rapidement, c’est peut-être une idée. Visage à deux doigts de celui de Ziad, le tout s’enflamme plus sûrement qu’une Cadillac sur une route de montagne et de frontière.

Ça ne vous regarde pas.

Puis entre ses dents : le camion a posé ici un garçon, un qui a fait de la route comme vous en ferez jamais.

Ziad tapote de l’index sur sa carte.

Non. Il est fatigué – il dort. Mettez-vous dans la tête que c’est pas un qui va en Cadillac et foutez-nous la paix.

Le Grec a quitté la cuisine.

Faites ce qu’elle vous dit, ça vaudra mieux.

Ziad monte et descend jusqu’à la nuit, il a perdu sa journée cependant qu’un gosse dort aux Trois Fourches sous bonne garde de Grec débonnaire et de Proserpine.

Ziad s’aplatit dans les bruyères humides, éternue, se colle à la terre mêlée de cendres de carcasse de Cadillac, s’endort un instant qui paraît une nuit, la nuit la dernière ouvre le rideau sur des plaines ondoyantes, on marche, ça marche avec vous et le terrain est glissant, des surfaces s’enfoncent, d’autres remontent plissées vieillies crevassées, ma vieille terre dit le héros du rêve de l’ultime nuit qui monte et descend et soudain, ce que personne ne peut prévoir, venu de nulle part : un coup de feu. Que Ziad reçoit plein cœur ou plein ventre, il gémit tortillé de douleur – il n’y a pas que la terre qui monte puis descend mais les histoires, les histoires montent puis descendent, jouent les chenilles, les histoires.

Ziad, douloureux, au centre de l’histoire, se réveille. La joue contre une écharpe de laine colorée qui a volé par là. Qu’il serre contre lui.

Il a rêvé le coup de feu, la blessure. Il a rêvé. Pas la moindre douleur.

Celui qui n’a pas rêvé le coup de feu c’est le conducteur de la Cadillac. Il l’a reçu dans la tempe. À côté l’autre est mort d’asphyxie. C’est Ximun qui confirme au téléphone. Et quelqu’un a filé. Un troisième passager. Quelqu’un qui n’a pas fait beaucoup de bruit s’est faufilé dans les buissons.