Marie Cosnay,

Aquerò

- Ogre n°17

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Tombée au fond de ma grotte, j’ai perdu les sens.

Sur les parois, de grands signes d’animaux, un bison blessé, une flèche lui traverse l’estomac, un petit bonhomme dessiné comme un bâton, le sexe du petit bonhomme comme un bâton, dressé. Tendu vers le bison, vers sa proie et chasse, etc.

J’ai un moment de vertige. Normal.

L’église, la capuche, le turban d’un Christ à mobylette, les branchettes et les os que ramassait la fille qui parlait patois, comme ma grand-mère et un peu ma mère malgré l’école et la République.

Les bêtes m’environnent ; il se passe quelque chose alors que c’est fini, que je n’attends plus aucun prodige : je rapetisse.
Je l’ai dit déjà, j’ai rapetissé dans la grotte.

Je suis minuscule comme la dame à la capuche, je vois bien mes genoux sur lesquels je pose ma tête, de la taille d’un dé. Mes pieds n’en parlons pas, ils n’étaient déjà pas bien grands. Les vêtements bâillent ; je pense que ça n’arrange pas mes affaires, cette histoire de rétrécissement. Je crois bien que pour l’ascension c’est fichu. Il faudra trouver autre chose et si c’est passionnant de chercher comment sortir de pièces hermétiquement closes, si c’est le grand jeu ou l’enjeu de toute l’histoire ou de toutes les histoires, en attendant je ne fais pas la maligne.

Seules les formes rouges et ocre me regardent. On dirait qu’elles tremblotent mais c’est ma peur qui les fait trembloter, ma peur fait trembloter les dessins des hommes qui les premiers ont connu la peur, pire que ça.

Je pense : grotte ou pas, dedans dehors, petite comme je suis (quelques centimètres sur quelques centimètres) eh bien j’ai toujours su que la journée, je ne dis pas la vie, mais la journée, modeste, il faut la faire tenir et c’est du boulot. Ma vieille, c’est le moment où ça ne tient plus, il doit être aux alentours de dix-sept heures si je me fie à la lumière que j’aperçois, très loin, très haut, dans la fente par où j’ai dégringolé. Le soleil est parti vers l’ouest, il commence à chuter, c’est ainsi que le bout de ciel je le prends dans la gueule, un pur rayon, du feu.

Bien.

C’est normal, donc. Mon heure.

Le jour ne tient pas et les grands animaux, mammouths par exemple, tremblent comme s’ils allaient attaquer, le jour est plein de mauvaise conscience, la mauvaise conscience a une méthode : elle déglingue le travail qu’on a fait. Mon dieu, à dix-sept heures dans la grotte, je dis que tout est tordu et négligé. Négligé me brise en morceaux. Je n’ai rien fait que de très négligé. J’atteins l’endroit sensible. J’ai peur, je n’ai pas peur. Les deux en même temps. Avant il y avait, dans les moments découragés, toujours quelqu’un ou quelque chose qui survenait et devant qui faire fière figure et je faisais.

Je faisais toujours.

Je ne fais plus.

Je suis à présent plus petite que la dame à la capuche qu’on a appelée Vénus puisque tout nous ramenait aux antiquités classiques,
même les Magdaléniens et les Pyrénéens. Je suis enfermée avec des animaux chassés et leurs chasseurs qui vacillent, les lignes vacillent, l’encre végétale sur la pierre vacille, les siècles, ce qu’est l’Histoire, nos années, celles de Bernadette, vacillent, celles où attendre la fin du monde sous réchauffements climatiques. Avec tout ça je suis enfermée, pas vraiment seule : m’accompagne la mauvaise conscience ou pire encore, la malfaçon dans le travail, les travaux.

Plus, la peur.

La même peur tremble chez les bêtes qui ont été chassées et vont l’être de nouveau sur les murs de la grotte.

Nous tremblons.

Nous sommes devant le coup de.

C’est peut-être une anesthésie générale qui va nous emporter.

L’anesthésie commence.

Je n’ai plus besoin de faire la fière figure. Je mange l’intérieur de mes joues. Mon visage mesure un ou deux centimètres sur un ou deux. Quand tu vois les grandes bêtes chanceler, tomber sous leur poids de mammouths et bisons et gnous, quelque chose comme ça, tu le sais, la vie ne tient pas ou pas bien ou pas seule, ça se brise n’importe où, aux genoux, à la taille, au moral, le miracle va jusqu’au bout et ce n’est pas une chance, jusque-là on avait évité, tu vois bien que la grosse bête tombe de tout son haut, le ciel tombe avec elle et sur elle et sur toi, le soleil d’ouest parce que la soirée avance, la vie qu’il faut faire tenir et l’idée toute triste, dressée jusqu’à la fente où le soleil rougit maintenant, l’idée toute triste qui rivalise avec le guerrier du néolithique ou quelque chose comme ça qui a tué le bison et bande encore vers lui, une fois mort, sa flèche et son sexe, l’idée toute triste, c’est que les choses tombent à genoux, ne tiennent pas la route ou le coup, elles vont jusqu’au bout. Cette idée de miracle qui va jusqu’au bout me terrorisait dans la chambre ou l’infirmerie d’enfance. La mort viendrait, la première, puis une autre. Les rideaux tremblaient devant la fenêtre de ma chambre ou de l’infirmerie où veillait sœur Saint-François.