Lucien Ganiayre,

L'Orage et la Loutre

- Ogre n°6

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Sentant l’orage proche et jugeant qu’il valait mieux ne pas m’attarder, j’ai décidé de sortir de l’eau, de me sécher avec des bouchons d’herbe et de me rhabiller. Mais avant, pour bien profiter de mon bain, je me suis accroupi, plongeant ma tête sous l’eau. La fraîcheur de la source m’est entrée dans les oreilles, dans le nez, caressant mon crâne sous mes cheveux qui se soulevaient doucement. J’ai ouvert les yeux et j’ai regardé mes jambes pâles et les petites bulles qui restaient prises, comiquement, dans mes poils. Je pouvais, sans aucun effort, dans cette eau légère, chasser l’air de mes poumons par la bouche et le nez. J’ai barboté ainsi quelques secondes, puis j’ai levé la tête hors de l’eau.

J’ai alors éprouvé une sorte d’étourdissement violent, comme si je m’étais heurté le front. J’ai aspiré une longue bouffée d’air et cet air m’a glacé la gorge et les poumons. Je me suis agrippé des deux mains au rebord de glaise. Je me suis soulevé de toute la force de mes poignets. En rampant, j’ai réussi à m’arracher à la source qui tout à coup paraissait aspirer mon corps avec une force extraordinaire. Je me suis allongé contre les buissons. J’avais un voile de sang devant les yeux. J’entendais un grand battement sourd, régulier, comme le bruit d’une pompe géante. Je me suis mis à trembler de froid. Il me semblait que l’air, soudainement, était devenu glacé. Un éternuement m’a secoué tout entier, puis un autre, puis un autre encore. C’était comme un spasme violent qui tordait ma poitrine, montait à ma gorge, à mon nez, sous mon front, puis se défaisait dans une détente brutale. Tout mon corps était soulevé, puis jeté durement contre le sol.

Un sang chaud a coulé de mes narines. En même temps, j’ai entendu des cris dans le vallon à des distances différentes. C’était comme si de grands animaux, postés dans les bois environnants, aboyaient et rugissaient. Et sans cesse retentissaient des coups, espacés deux à deux, qui sonnaient comme une cloche ou une pompe. Je me sentais faible comme un mourant et j’ai cru que j’allais mourir. Cependant, ma pensée était restée claire et me parlait très calmement, très nettement. « C’est cette eau, sans doute, qui m’a fait mal. Une congestion... ou un empoisonnement... Je saigne du nez, on dit que c’est bon signe... Je vais aller mieux... Il faut que je me rhabille, vite... Quels sont ces bruits ? Quel est ce grand bruit régulier ? On dirait un bélier d’eau ou un cœur énorme, gros comme une maison... Il fait froid... » Je me suis soulevé sans trop de peine et, avançant sur les mains et les genoux, j’ai atteint mes habits que j’avais jetés en tas, au pied du figuier. J’ai respiré deux ou trois fois à pleins poumons. Ce qui surtout m’effrayait, c’étaient ces bruits violents que j’entendais de tous côtés. Et j’étais transi de froid. Je claquais des dents. J’ai saisi mon pantalon de velours. Avec effort, je l’ai plié et roulé en un gros tampon et je me suis frotté la poitrine et le ventre à deux mains, aussi fort et aussi vite que j’ai pu. Mes doigts étaient rouges comme en hiver et mes poings tout gercés. J’ai levé la tête pour essayer d’apercevoir le ciel à travers la voûte de broussailles. Je n’ai vu qu’une lueur jaunâtre.

Je tremblais violemment, sans arrêt. Je me suis habillé aussi vite que j’ai pu et j’ai boutonné ma vareuse en remontant mon col, comme en plein hiver. Aussitôt après, mon malaise a diminué. Mais j’avais encore si froid que j’ai plongé mes mains dans mes poches. J’ai senti sous mes doigts mon flacon d’alcool de menthe. Mes doigts étaient si gourds que j’ai brisé le bouchon de verre en l’ôtant. J’ai bu une gorgée de cet alcool puissant qui m’a brûlé la langue et le palais et j’ai ressenti une agréable chaleur à la poitrine.

J’étais assis, adossé au tronc du figuier. Je suis resté un moment sans bouger. J’avais peur de mourir tout seul dans cette combe. Les bruits effrayants avaient cessé, sauf celui du cœur immense qui battait dans le vallon. En même temps, je sentais autour de moi un silence vertigineux. Et, dans ce silence, j’ai entendu une voix claire, une voix de femme ou de jeune garçon parlant avec un accent monotone, rapide et sans les inflexions de chez nous. Elle disait : « Si tu meurs aujourd’hui, tu ne reverras pas Marescot... Si tu meurs aujourd’hui, tu ne reverras pas ton ami... »

Je reconnaissais peu à peu cette voix. J’ai fermé les yeux, et sans bouger, pour la première fois de ma vie, avec attention, j’ai écouté ma pensée, surpris par cet accent si neutre et si rapide. Il me semblait entendre un étranger. « Il arrivera le 2... Ne sois pas malade, Jean... Jean Des Bories, ne sois pas malade pour le 2... Ne m’écoute pas... Écoute-moi... Ne m’écoute pas... Écoute. » Et la voix claire a dit tout à coup, très vite et très bas : « Rita... Où est Rita ? » Je me suis alors penché vers le buisson, à l’endroit où se voyaient les marques fraîches de son passage. J’ai appelé Rita, deux fois... J’ai seulement cru l’appeler, car c’était encore la voix claire qui avait crié pour moi, deux fois. Et je n’avais pas ouvert la bouche. Alors, j’ai arrangé ma langue, mes lèvres, mes dents et mon souffle, pour lancer le nom de ma chienne. Et soudain, j’ai entendu, devant moi, une voix énorme prononcer le nom de Rita avec une telle puissance que j’en fus assourdi. Ce cri gigantesque vint tout droit sur moi, me heurta, m’enveloppa de tous côtés, s’éloigna, revint encore et me parut se déchiqueter lentement avant de se dissiper dans le silence. Il me semblait que le monde entier, d’une seule voix, avait crié mille et mille fois ce petit nom de bête. Et je n’ai plus rien entendu que le bruit inlassable de ce bélier sonnant dans le vallon et la voix claire que j’écoutais à peine et qui disait, très vite : « Appelle au secours, Jean... Appelle au secours... » Ce qui me stupéfiait, surtout, c’était l’absence de soleil et de chaleur. Alors que peu de minutes avant je suffoquais dans le feu de l’orage approchant, maintenant je croyais vivre une matinée glacée de décembre. J’ai senti de nouveau le sang chatouiller mon nez et me couler chaudement dans la gorge. J’ai craché et je me suis essuyé la bouche d’un revers de main. Une violente odeur de chair et de sel m’est montée à la tête. J’ai reconnu l’odeur de mon sang. Mais cette odeur était puissante, comme si j’avais enfoui mon visage dans le ventre d’un renard ou d’un lièvre fraîchement dépouillés. Et en même temps, je me suis aperçu que je ne sentais pas l’odeur de l’air, ni l’odeur des buissons, ni celle de la terre, ni celle de mes habits encore trempés de sueur. Ou plutôt, ce que j’ai compris, d’un seul coup, tandis que le goût de mon propre sang m’étourdissait, c’est que plus rien autour de moi n’avait d’odeur. C’était comme si les feuilles vertes, les touffes de clématites, le terreau noir et toutes les choses vivantes qui m’entouraient avaient été brusquement stérilisées. Cette certitude m’a fait si mal que j’ai fermé les yeux et que mes deux mains se sont serrées contre ma poitrine.

J’ai regardé autour de moi et j’ai arraché vivement deux ou trois baies de prunellier. J’ai porté à ma bouche ces petits fruits bleus, si âcres que le seul souvenir de leur âcreté me fit grimacer lorsqu’ils touchèrent mes lèvres. Je les ai fait craquer sous mes dents pour sentir, ce que je savais d’avance, qu’ils avaient perdu toute saveur. Et je n’eus dans la bouche qu’une pulpe morte et insipide que je crachai en frissonnant de dégoût et de peur. Et ce fut de peur aussi que je sursautai en rencontrant soudain, juste à hauteur de mes yeux, le regard brillant d’un gros merle noir posé à toucher mon visage sur une tige de clématite. J’ai reculé d’un pas et j’ai fixé cet oiseau vivant qui gardait une immobilité de mort. Ses pattes étaient repliées sous son ventre, ses ailes étaient ouvertes à demi, sa tête était tendue vers moi. Ses yeux luisants étaient d’une fixité absolue. Il me fit penser d’abord à un oiseau fasciné par le serpent, mais ses plumes vivantes n’avaient aucun frémissement. J’ai approché ma main, lentement, de cette petite bête dont l’immobilité m’épouvantait. Comme mon doigt l’effleurait, il bascula sur la mince tige où il était posé. Je le saisis délicatement. Il était lourd et froid comme un oiseau mort. Et cependant tout son petit corps contenait de la vie. Je ne sentais pas cette vie sous mes doigts qui le palpaient, mais mes yeux la voyaient. Inerte et raidi comme un oiseau empaillé, il était pourtant tout enduit du brillant et de l’humidité d’une vie intense. J’enfonçai mes doigts avec précaution sous son plumage dru et résistant. Je ne sentis aucun battement, aucun frémissement sous sa peau froide. Et voyant que ses petites serres étaient non pas molles et détendues comme celles d’un oiseau mort, mais fermes et à demi recourbées comme celles d’un oiseau perché solidement sur sa branche, j’ai ressenti une horreur soudaine à le tenir dans mes mains et je l’ai lâché brusquement. L’oiseau tomba à mes pieds, exactement sur mes pieds, heurtant le bout d’une de mes chaussures de chasse. J’ai eu un mouvement nerveux de la jambe pour l’écarter et il a roulé sous ma semelle. À ce moment, il m’a semblé entendre un cri. Mais je n’ai pas cherché d’où provenait ce cri, car il s’était confondu avec de grands bruits éclatant de toutes parts. Je suis resté immobile. Les bruits se sont affaiblis et se sont tus ; sauf celui du grand bélier qui battait toujours dans le silence.

J’étais debout dans cette espèce détroite cage que formait l’entrelacs des buissons. « Sors de cette cage, a dit la voix claire. Va... échappe-toi, Jean... Allons, va... va... voir plus loin... » Mais j’avais peur de me retrouver à l’air libre.