Lucie Taïeb,

Les Échappées

- Ogre n°31

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ÉTÉ



On porte en soi la mort comme un fruit qui mûrit, paraît‑il, mais on ne veut pas, pour autant, qu’elle parvienne à maturité. On préfère qu’elle ne grandisse pas, alors on ne bouge pas, de peur d’accélérer le processus. Mais il y a, dans cette immobilité, quelque chose qui ronge, véritablement : un épuisement prématuré des forces, un déclin impassible, une image qui vous fascine et vous empêche de fuir, comme la bête piégée par l’éclat des phares, stoppée net au milieu de la voie, et que le véhicule n’évitera pas. 

Ainsi, une menace rôde, on se terre, et avec la croyance folle de devenir invisible, on ferme les yeux. 

Dans des haut‑parleurs, par tous les organes possibles de communication, l’annonce quotidienne se répète : nous ne sommes pas à l’abri, la frappe est imminente, seuls les insensés ou les subversifs en doutent. Cela va venir, cela se prépare, cela est déjà là, mais nous ne le voyons pas encore. Souvenez‑vous des fois anciennes, des attaques imparables qui ont fauché des innocents, lorsque encore un sourire de joie éclairait leur visage. Cela va revenir, inédit et terrible. Cependant, ce n’est pas une flaque de sang, ce ne sont pas des cris, ni une panique, des hommes armés surgissant d’un cauchemar, un gaz mortel, ni même une balle fichée dans la chair dans l’organe vital dans l’œil le foie le cœur. 


À vrai dire, on ne sait pas ce que c’est. On ne sait pas ce qui viendra, ni même si l’on verra le jour où la menace annoncée se réalisera. Il est dit, néanmoins, que l’heure est proche où l’ennemi, qui veille, trouvera la faille et entrera. 


Malheur à ceux qui doutent, malheur à ceux qui ne craignent pas. Depuis longtemps plus personne ne demande qui est l’ennemi. On sait seulement qu’il faut se soumettre et l’on se soumet. 


Quel que soit le visage que prendra la menace, déjà elle les accable et leur monde a changé, et la peur a infiltré leur corps comme une gale qui, chaque nuit, les torture et les tient éveillés. 


Quel que soit son visage, elle a déjà un nom : Stern. C’est contre elle qu’il faut lutter.

Au pays de la menace, Stern (comme étoile) est une héroïne placide. Elle n’a pas les yeux brillants, elle n’a pas d’espoir, elle ne porte aucune révolution sous le bras, elle n’a pas d’ailes immenses repliées dépliées repliées. C’est une héroïne. Elle est placide. 


On vante sa voix qu’on entend de manière très surannée dans de petits postes de radio qu’on se passe sous le manteau. Les ondes, les ondes sont libres. Il n’y a pas d’hystérie, pas de foi, pas d’enthousiasme collectif, il y a seulement la voix de Stern dans les petits postes de radio tous les jours à heure fixe, on suppose qu’elle dérobe à son emploi du temps une petite demi‑heure le matin, ou le soir, on analyse les bruits de fond, on croit entendre parfois une cafetière parfois de jeunes enfants, parfois on croit même sentir le pain grillé, la confiture. Elle chante doucement elle lit des poèmes elle dit : « Amies, amis. » 

Elle dit par exemple : « Amis, amies, le jour est sombre ce matin, il fera froid malgré l’été, fermez les yeux quand on appellera votre nom, fermez les yeux et pensez, au moment même où l’on appellera votre nom : ce n’est pas moi. » Ce qu’elle dit sera répété plus loin, chaque fois, le soir et le matin, elle achève sa petite demi‑heure par les mêmes mots : « La crainte n’est pas votre amie, amis. Regardez‑vous chacun sans voir de menace. Regardez‑vous chacun avec l’ouverture et la nouveauté des enfants. Vos mains sont un miracle, elles lâchent, elles tiennent, elles frappent et caressent. Regardez‑vous chacun sans peur. »

Tous l’oublient mais nous les voyons. Ou tous le savent et se reposent sur nous : les yeux, sans doute, les rassurent, ces yeux presque invisibles, petits globes de verre mobiles des caméras de la ville, et derrière chaque œil, un regard humain qui scrute le territoire quadrillé de leur vie commune à la recherche de toute anomalie, tout signe précurseur. 

À ceux qui s’apprêtent à passer leur existence devant les écrans de la vigilance, le formateur répète : « Quand cela arrivera, vous n’aurez pas à hésiter, vous saurez que c’est arrivé, il n’y aura pas de doute possible, personne à consulter, pas une seconde à perdre. Vous êtes aux premières loges, ne l’oubliez jamais. C’est par l’un de vous que viendra la nouvelle, c’est vous qui l’annoncerez, les premiers, à tous les autres. Vous allez vous ennuyer toute votre vie, peut‑être, mais restez toujours vigilants. Parce que, quand cela arrivera, c’est l’un d’entre vous qui donnera l’alarme. »