Grégory Le Floch,

Dans la forêt du hameau de Hardt

- Ogre n°25

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La crise me jeta hors de chez moi, dit-il, alors que, depuis le matin, je marchais à grandes enjambées à travers les pièces du rez-de-chaussée, ne sachant quoi faire pour apaiser cette crise qui me venait, pourtant identique à toutes ces autres crises qui m’étaient déjà venues et qui s’étaient toujours annoncées par ce même état d’affolement et d’étouffement, me rendant incapable de rester tranquille, si bien que je marchais à grandes enjambées à travers les pièces du rez-de-chaussée de la maison que j’occupais alors, aux abords de cette forêt – la plus grande forêt du pays – dont je voyais, depuis chacune des fenêtres de la maison, l’orée si noire que je la soupçonnais, certains jours, non pas de provoquer la crise – car de cette crise, toujours identique depuis des années, je connaissais parfaitement l’origine, même si j’étais alors incapable de l’exprimer clairement à ceux qui m’entouraient – mais de la fortifier, de la vivifier au point de me jeter hors de chez moi tandis que, depuis la veille, je sentais monter cette crise qui allait me faire marcher à grandes enjambées, dès le lendemain, à travers les pièces du rez-de-chaussée de la maison, du salon jusqu’à la cuisine, scrutant avec inquiétude la forêt si noire sous ce ciel si bas, car ici le ciel est toujours bas, gris et sombre, avec en tête l’idée que mon corps, ou mon esprit, était, somme toute et malgré cette apparente et flagrante perturbation, réglé comme une horloge, comme on dit, car je parvenais à identifier plusieurs heures avant son apparition réelle les symptômes de la crise – difficulté respiratoire, agitation des mains, sueurs, agacement, voire exaspération, à propos de choses qui n’en valaient pas la peine –, symptômes qui s’abattaient sur moi pour enclencher, dans un tic-tac qui finissait par m’étouffer, un compte à rebours au terme duquel je n’entrevoyais plus d’autre solution que celle de quitter ma maison, littéralement jeté hors de chez moi, pour tenter, encore une fois, de trouver de l’aide chez Richter, l’homme qui habitait l’une des maisons du hameau de Hardt, et chez qui je me précipitais chaque fois que la crise atteignait son point culminant.


Richter habitait la maison la plus en hauteur du hameau de Hardt, à laquelle ne menait qu’une seule et unique route, dit‑il, bordée, sur la gauche, d’arbres – quand on la prenait dans le sens qui menait à la maison de Richter – et qui, lorsque je la montais – parce que Richter habitait la maison la plus en hauteur du hameau de Hardt –, me semblait sur le point de céder à la masse compacte de la forêt dont les branches jetaient par-dessus la route leur ombre glaciale, atteignant presque ainsi le côté droit où s’était établi Hardt, le hameau dans lequel Richter et moi vivions à chaque extrémité de cette route, convaincus que la route, que je montais et qui menait à la maison de Richter, nous protégeait, par cette simple bande d’asphalte étendue entre elle et nous, des débordements sauvages de la forêt que je longeais, les poings enfouis dans les poches et mon chapeau ramené sur le front, comme pour signifier à quiconque me croiserait qu’il n’était pas opportun, à cet instant précis, de m’arrêter, ni même de me saluer, tant j’étais pressé, absorbé et ailleurs, presque déjà dans l’entrée de la maison de Richter qui, je le savais déjà, et l’anticipais déjà, après m’avoir ouvert la porte, sans un mot, me ferait signe d’entrer dans la salle à manger et de m’asseoir avec lui et sa famille, me faisant comprendre que, non, je n’aurais pas besoin, cette fois-ci non plus, d’expliquer ce qui m’amenait, que je pouvais très bien garder le silence, parce que Richter connaissait ma gêne à m’exprimer simplement et clairement, sans me perdre dans un fouillis de circonstances, car Richter est l’homme dans ce monde qui possède la plus grande bienveillance tant il a su m’accueillir, ici, dans ce hameau de Hardt, malgré l’état affreux et effrayant dans lequel je suis arrivé ici, et aussi malgré les circonstances non moins affreuses et effrayantes dans lesquelles je suis arrivé ici, mais connues de moi seul et, par conséquent, inconnues de tous ceux qui allaient m’entourer et qui me découvraient dans cet état affreux et effrayant, qui ne rebutait personne chez Richter, pas même la femme de Richter, Sofie, ni même les deux petites filles de Richter, Hannah et Lydia, et qui, au contraire, provoquait en eux, et surtout en Richter, avec une infinie pudeur et une infinie retenue – car je n’aurais pas supporter de sympathie ni trop familière ni trop démonstrative –, une bienveillance qui, depuis que je le connaissais, emplissait son visage et tous ses gestes – avec une infinie pudeur et une infinie retenue.


Impatient d’arriver au sommet de cette route qui montait vers la maison de Richter, la maison du hameau de Hardt la plus en hauteur, j’enfouis plus profondément encore mes mains dans mes poches, sentant passer dans mes poumons un air de moins en moins lourd et de moins en moins poisseux, comme si là-haut, du fait de l’altitude et d’une pression atmosphérique différentes de celles de là où j’habitais, en contrebas du hameau de Hardt, l’air, devenu plus pur, se bonifiait sous l’effet de quelque conjoncture climatique, me faisant échapper, pour le temps de ma fuite chez Richter, à l’horrible climat auquel je ne m’étais, malgré les années, jamais habitué et que je subissais comme le plus terrible des châtiments de ce qui s’était passé et qui m’avait amené à chercher ici un refuge à l’atrocité des hommes, ou du moins de certains d’entre eux, qui m’avaient pourchassé sans relâche depuis ce qui s’était passé, là-bas, en Calabre, événement que je ne parvenais pas à oublier et qui me jetait hors de chez moi, littéralement, quand le souvenir de ce qui s’était passé se changeait en crise et qu’il n’y avait plus d’autre solution, malgré toutes les dispositions que j’avais prises en me sauvant de Paris et en quittant la France – et de fait ceux qui, peu nombreux, après ce qui s’était passé en Calabre, acceptaient encore d’être vus en ma compagnie, devenue insupportable aux autres – pour m’installer dans ce hameau de Hardt, dont la géographie isolée et le peu d’infrastructure routière m’avaient semblé le cadre idéal pour un fugitif en quête de paix et d’anonymat.


Quand j’eus enfin frappé à la porte de Richter, inquiet à l’idée qu’il ne soit pas encore rentré de la scierie où il travaillait et que le visage de Sofie, sa femme, m’apparaisse au lieu du visage bienveillant de Richter, son mari, je fis un pas en arrière, prêt à m’enfuir et à redescendre la route qui menait jusque chez moi, la maison la plus en contrebas du hameau de Hardt, ou bien même à courir jusqu’à la scierie, qui était peut-être à trois kilomètres du hameau, pour trouver le visage bienveillant de Richter et toute la bienveillance richtérienne, mais la porte s’ouvrit et ce ne fut ni Sofie, la femme de Richter-le-Bienveillant, ni le visage bienveillant de Richter que j’aperçus derrière la porte qui s’était ouverte largement et totalement, et non dans un entrebâillement craintif et mesquin, mais le visage des deux petites filles de Richter, Hannah et Lydia, qui, me connaissant parfaitement et n’ignorant rien de ce monsieur étrange qui débarquait chez eux, le front toujours en sueur et les mains tremblantes, mais qu’elles voyaient, je le voyais dans leur regard, sans peur ni gêne, appelèrent immédiatement leur père, Richter, qui apparut derrière les deux petites filles, avec son visage richtérien et bienveillant, pour me faire signe d’entrer, sans un mot, et déjà la crise, qui avait atteint son point culminant, reculait pour la première fois depuis des heures, comme attaquée par la bienveillance du visage bienveillant de Richter-le-Bienveillant.