Gabriela Cabezón Cámara,

Les aventures de China Iron

- Ogre n°39

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Première partie / Le désert


C’était l’éclat


C’était l’éclat. Le chiot sautillait, lumineux, parmi les pattes poussiéreuses et usées des rares habitants qui traînaient encore là-bas : la misère encourage la fissure, l’élagage ; elle égratigne lentement, à l’air libre, la peau de ceux qu’elle a fait naître ; elle en fait du cuir sec, la craquelle, impose une morphologie à ses créatures. Ce n’était pas encore le cas du chiot, il irradiait la joie d’être en vie, d’une lumière n’ayant pas encore souffert la triste opacité d’une pauvreté qui, j’en suis convaincue, était davantage un manque d’idées que de quoi que ce soit d’autre. 

On n’avait pas faim, mais tout était gris et poussiéreux, tout était si trouble qu’en voyant le chiot j’ai immédiatement su ce que je souhaitais pour moi : quelque chose de radieux. Ce n’était pas la première fois que j’en voyais un, j’avais d’ailleurs mis au monde mes propres petites créatures, et on ne peut pas vraiment dire que la plaine ne brille jamais. Elle resplendissait avec l’eau, revivait bien qu’elle se noyait, tout en elle cessait d’être plat, elle se cambrait de grains, de campements, d’Indiens culs par-dessus têtes, de captives déchaînées et de chevaux qui nageaient avec leurs gauchos sur le dos, tandis que tout près les dorados sautaient, rapides comme l’éclair, avant de disparaître dans les profondeurs, vers le cœur du lit en crue. Et dans chaque fragment de ce fleuve qui grignotait les rives se reflétait un morceau de ciel ; on avait du mal à croire à un tel spectacle, à cette façon qu’avait le monde tout entier d’être entraîné dans un vertige boueux qui chutait lentement et tourbillonnait sur des centaines de lieues en direction de la mer. 

C’était d’abord la lutte des hommes, chiens, chevaux et veaux, fuyant ce qui asphyxie, ce qui engloutit, la force de l’eau qui tue. Quelques heures plus tard, la guerre était finie, elle était longue et large, cette meute ; il était aussi sauvage que le fleuve lui-même, ce bétail déjà perdu, entraîné plutôt que guidé, les moutons emportés à saute-mouton et tout le reste ; les pattes en l’air, devant, dessous, derrière, comme des toupies sur un axe horizontal ; ils avançaient en rangs rapides et serrés, entraient vivants et ressortaient en kilogrammes de viande pourrie. C’était un torrent de vaches en rapide chute horizontale : ainsi se précipitent les fleuves dans mon pays, à une vitesse qui est aussi un approfondissement, et me voilà revenue à la poussière du début, celle qui opacifiait tout, et à l’éclat du chiot que j’ai vu comme si je n’avais jamais vu un éclat et comme si je n’avais jamais vu des vaches nager, ni leurs cornes étincelantes, ni toute la plaine éclatante de lumière comme une pierre humide au soleil de midi. 

J’ai vu le chien et depuis je n’ai fait que chercher cet éclat pour moi-même. Pour commencer, j’ai gardé le chiot. Je l’ai appelé Estreya et c’est toujours son nom alors que j’ai changé le mien. Maintenant, je m’appelle China Josephine Star Iron et Tararira. De cette époque je ne conserve – et traduis – que ce Fierro qui ne m’appartenait même pas et ce Star que j’avais choisi en choisissant Estreya. Un nom, ce qu’on appelle un nom, je n’en portais pas : je suis née orpheline, comme si c’était possible, comme si j’avais été mise au monde par les champs de petites fleurs violettes qui adoucissaient la férocité de cette pampa. C’est ce que je pensais lorsque j’entendais ce « comme si les mauvaises herbes t’avaient pondue » que disait celle qui m’a élevée, une Noire qui s’est ensuite retrouvée veuve à cause du couteau aiguisé de Fierro, ma brute de mari, qui ne devait pas voir grand-chose ce jour-là parce qu’il était ivre, et avait tué le type simplement parce qu’il était noir ou parce qu’il pouvait le faire. Ou peut-être – et j’aime penser ça de lui, malgré ce qu’il était – l’avait-il tué pour endeuiller la Noire qui m’avait maltraitée pendant une bonne partie de mon enfance comme si j’avais été sa négresse. 

Sa négresse, je l’ai été : la négresse d’une Noire une partie de mon enfance et ensuite, ce qui est vite arrivé, j’ai été offerte au gaucho chanteur par les liens sacrés du mariage. Je crois que le Noir m’a perdu pendant une partie de truco imbibée de gnole dans le bouge qu’ils qualifiaient de pulpería, et le chanteur me voulait tout de suite, et ayant vu la petite fille que j’étais, il a voulu compter sur la permission divine, un sacrement qui lui permettrait de me sauter dessus avec la bénédiction de Dieu. Fierro s’est allongé sur moi et avant mes quatorze ans je lui avais déjà donné deux fils. Quand il a été emmené pour la conscription – ils ont embarqué presque tous les hommes de ce hameau misérable qui n’avait même pas d’église –, je me suis retrouvée aussi seule que je devais l’être au jour de ma naissance ; une solitude animale, car il n’y a qu’entre bêtes qu’on peut réduire certaines distances dans la pampa : un bébé blond ne tombait pas comme ça entre les mains d’une Noire. 

Quand ils ont emmené cette brute de Fierro avec tous les autres, ils ont également emmené le gringo qui venait, comme l’a chanté ensuite ce petit malin de Fierro, de « l’engueul'terre », et au village est restée une rouquine, Elizabeth, dont je n’allais pas tarder à connaître le nom pour toujours lorsqu’on a tenté de récupérer son mari. Pour elle, ce n’était pas pareil que pour moi. Jamais je n’ai envisagé de partir sur les traces de Fierro, et encore moins en trimballant ses deux fils. Je me suis sentie libre, j’ai senti mes attaches céder et j’ai confié les deux petits au couple de vieux péons qui était resté à l’estancia. J’ai menti en leur disant que je partais à sa rescousse. Que le père des deux petits revienne ou pas, je m’en fichais, alors : j’avais dans les quatorze ans et j’avais eu la délicatesse de les confier à de bons petits vieux qui les appelaient par leurs prénoms, bien davantage que tout ce que moi j’avais pu recevoir. 

Le manque d’idées me tenait ligotée, l’ignorance. J’ignorais que je pouvais aller librement, je ne l’ai pas su avant d’être libre. On m’a respectée comme on respecte une veuve, comme si Fierro était mort dans un geste héroïque, même le contremaître m’a présenté ses condoléances pendant ces jours qui ont été les derniers de ma vie d’Indienne, de « china », des jours que j’ai passés à simuler une douleur qui était un tel bonheur que je courais des lieues entières, du village à la rive du fleuve marron ; je me déshabillais et hurlais de joie en pataugeant dans la boue avec Estreya. J’aurais dû m’en douter, mais ce n’est que bien plus tard que j’ai su que la liste des gauchos emmenés pour la conscription avait été établie par le contremaître et il l’avait envoyée à l’estanciero qui l’avait envoyée au juge. Mon couard de mari, un charlatan de première, s’est bien gardé de chanter quelque chose à ce sujet. 

Moi, si j’avais su, je leur aurais envoyé mes remerciements. Je n’en ai pas eu le temps. À cause de la couleur, tout simplement, parce que du blanc je n’en avais pas vu souvent et que j’espérais qu’elle était une parente, je suis montée dans la charrette d’Elizabeth. Elle aussi a dû sentir quelque chose de semblable, car elle m’a laissée m’approcher, moi qui avais moins de manières qu’une mule, moins de manières que le chiot qui m’accompagnait. Elle m’a regardée avec méfiance, m’a tendu une tasse qui contenait un liquide chaud et m’a dit « tea » en supposant avec raison que je ne connaissais pas le mot. « Tea », m’a-t-elle dit, et ce qui, en espagnol, paraissait une invitation – « a ti », « para ti » – était en anglais une cérémonie quotidienne qui m’a donné mon premier mot dans cette langue qui avait peut-être été ma langue maternelle et qui est ce que je bois aujourd’hui, tandis que le monde semble menacé par la noirceur et la violence, par le bruit furieux de ce qui n’est qu’un orage parmi tant d’orages qui agitent ce fleuve. 

La charrette


Difficile de savoir si l’on se souvient de ce qu’on a vécu ou du récit qu’on a fait, refait et poli comme une gemme au fil des années, je veux dire ce qui resplendit mais est aussi mort qu’une pierre morte. S’il n’y avait pas les rêves, ces cauchemars dans lesquels je suis de nouveau une fillette crasseuse aux pieds nus, n’ayant pour toute possession que deux chiffons et un petit chien beau comme un ciel, s’il n’y avait pas le coup que je sens ici, dans la poitrine, à cause de ce qui me noue la gorge les rares fois où je me rends en ville et que je vois un de ces enfants maigres, mal peignés et presque absents ; bref, s’il n’y avait pas les rêves et les frissons de ce corps qui est le mien, je serais incapable de savoir si ce que je vous raconte est vrai.

Qui sait quelle intempérie avait marqué Elizabeth. Peut-être la solitude. Deux missions l’attendaient : sauver le gringo et prendre en charge l’estancia qu’il devait administrer. Qu’on la traduise, ça lui faciliterait la vie, avoir une interprète dans la charrette. Il y avait un peu de ça, mais aussi quelque chose de plus. Je me souviens de son regard, ce jour-là : j’ai vu la lumière à travers ces yeux, elle m’a ouvert la porte du monde. Elle avait les rênes dans la main, elle partait sans trop savoir où, dans cette charrette qui contenait lit, draps, tasses, théière, couverts, jupons et tant de choses que je ne connaissais pas. Je me suis dressée et l’ai regardée d’en bas avec une confiance identique à celle avec laquelle Estreya me regardait de temps en temps lorsqu’on marchait ensemble le long d’un champ ou de plusieurs champs dans cette campagne ; comment savoir sur une plaine aussi égale quand user du pluriel et quand du singulier, une question qui finirait par être tranchée un peu plus tard : on s’est mis à compter à l’arrivée des clôtures et des patrons. Mais à cette époque-là, c’était différent, l’estancia du patron était tout un univers sans patron, on marchait dans la campagne et parfois on se regardait, mon petit chien et moi ; il y avait en lui cette confiance des animaux et Estreya trouvait en moi une certitude, un foyer, quelque chose lui confirmant que sa vie ne serait pas abandonnée aux éléments. J’ai regardé Liz comme ça, comme un chiot, avec la folle certitude que si elle me retournait un regard affirmatif, il n’y aurait plus rien à craindre. Il y a eu un oui chez cette femme aux cheveux roux, cette femme si transparente qu’on voyait son sang circuler dans ses veines quand quelque chose la réjouissait ou la mettait en colère. Ensuite, je verrais son sang congelé par la peur, bouillonnant de désir ou lui faisant bouillir le visage de haine.

Je suis montée avec Estreya, et elle nous a fait une place sur le siège du cocher. L’aube se levait, la clarté filtrait à travers les nuages, il bruinait, et lorsque les bœufs se sont ébranlés, nous avons vécu un moment pâle et doré, les minuscules gouttes d’eau qui s’agitaient avec la brise ont scintillé, les herbes folles de cette campagne ont été vertes comme jamais, il s’est mis à pleuvoir dru et tout était étincelant, même le gris sombre des nuages ; c’était le commencement d’une autre vie, un augure splendide. Ainsi baignées dans de si lumineuses entrailles, nous sommes parties. Elle a dit « England » et à ce moment-là, pour moi, cette lumière s’est appelée light et c’était l’Angleterre.