Fabien Clouette,

Quelques rides

- Ogre n°2

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Qu’on lui objecte que peinture sur merde égale propreté ; qu’il aille repeindre tout ça, la cible. On n’y voit plus les grands ronds dessinés à la craie, les marqueurs. Mais ce qui compte, c’est le bruit des impacts. Il se tient debout entre les deux coques à sec, grattant son mollet droit avec le bec du fusil vidé. On ne compte plus les points, puisque le but est d’effrayer les pies, pas de gagner au chamboule-tout. Elles reviendront, elles seraient capables de manger les moineaux, de colère, si on ramassait les fruits avant qu’ils ne soient mûrs. 


Il y a un hôtel, posé sur le bout d’un pré, lui-même coupé par les vagues. Dans cet hôtel, géré par Capvrai, personne ne vient jamais. Les clients ne viennent pas passer de temps par ici, encore moins y dormir ou s’y restaurer. Pourtant il y a un restaurant, et, parfois, les employés de l’hôtel y mangent. Il se passe différentes choses dans et autour de l’hôtel. Capvrai souffre d’un drôle de mal. Il incarne, sans s’en apercevoir, son frère décédé quand ils étaient enfants. Il appelle cette incarnation « chef » et lui obéit. 

Ce qui pourrait le sauver de cette folie, sa relation avec une jeune muette qui fait des travaux à l’hôtel, est une impasse. Dans un duel factice, au crépuscule du matin et à l’issue d’une fête, il la blesse – peut-être mortellement. C’est Tirant d’eau, un médecin sportif alors occupé à surveiller un match de poussins à quelques champs du duel, que Capvrai va chercher pour qu’il constate les faits. Ce dernier n’a rien prémédité, il subit tout. Le plus gros problème qui se pose pour lui est la décision des autorités d’installer un nouvel hôtel sur le terrain voisin. Capvrai, incarnant le chef, a provoqué lui-même cette nouvelle concurrence en s’inquiétant, au cadastre, de la nature du champ. Le premier hôtel ferme. Capvrai, qui, entre-temps, a tué le chef, son frère, pour des raisons de commodités personnelles ou parce qu’il ne pouvait faire autrement, devient le bras droit de Valse, gérant de l’hivernage de la ville, mari paranoïaque et lâche. Il participe aussi aux manœuvres du cimetière marin qui en dépend. Ce dernier est devenu, grâce à ses talents de capitaine acquis lors d’un court embarquement dans la marine marchande, un spectacle naturel pour les touristes. Bouche à oreille. Ceux-ci se pressent désormais dans les environs pour voir les bateaux s’échouer dans la coudée-cimetière. On décide de construire une plateforme sur les falaises, avec vue sur les épaves. Capvrai, obsédé par des souvenirs d’enfance de baignades et de goûters, jaloux du succès du nouvel hôtel – succès dont il est l’un des artisans malheureux – assassine son directeur, Nègue-Chin Devaux, beau-frère de Valse, dans les toilettes du préfabriqué administratif de l’hivernage. Il est jugé mais finalement gracié, après avoir plaidé la folie. On l’a plaidée pour lui. Cette histoire apparaît ici à travers les carnets et les réécritures du médecin Kopeke, en charge de l’expertise psychiatrique de Capvrai le temps du procès, repris, mis en forme et interprétés par Cashon, secrétaire médical ayant presque brillamment réussi l’examen d’entrée à la spécialité psychiatrie en septembre dernier. 

Si le récit de Capvrai était déroutant et laborieux à prendre en note, Cashon, distrait d’une part par le beurre du sandwich – ce beurre bien trop jaune qu’on tartine par ici – et d’autre part par les bourgeons naissants, prêts à donner des feuilles neuves et propres comme des voitures et qu’on apercevait par la fenêtre du cabinet, a traité les informations avec l’attention que sa fonction requiert : les heures supplémentaires passées au cabinet ne lui ont toujours pas été payées.