Fabien Clouette,

Le Bal des ardents

- Ogre n°14

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Alors la plupart des fous rassemblés se retournent et s’approchent de Yasen. Il n’y a que deux autres vieux habitués qui descendent l’échelle pour rejoindre les quatre corps. D’abord ils essayent de les asseoir sur les rochers de la cale. Puis Anne descend et leur fait remarquer qu’ils seront emportés par la marée si on les laisse en bas. Il faut les remonter. Personne n’y prête vraiment attention maintenant, on écoute Yasen pendant qu’ils replacent les vieux autour de la table, assis comme ils étaient avant à la différence du sable mouillé et du goémon sur les vêtements. On s’est donc éloigné du bar pour écouter Yasen, qui veut faire part à la foule de l’avancée du roi. 


Loin du port, dans une oasis au milieu des Surfaces. On dit que le roi est bien mort, et qu’il avance à l’arrière du cortège, empaillé, disposé à la fenêtre par son fils le plus jeune. Les yeux de nacre du roi regardent les plaines brûlantes qui séparent le charivari des troupes. On s’arrête pour faire boire les chevaux, pour remplir d’essence les réservoirs, pour inaugurer une salle des fêtes. On est alors au milieu des plaines, et il fait une chaleur étouffante. Il y a aussi de la poussière partout. Le fils du roi sort du carrosse et laisse la porte ouverte, abandonnant le cadavre du roi à la merci du moindre gobe-mouches un peu malicieux venu voir passer le cortège. Le gamin fonce dans la foule et salue tous les badauds – ils sont nombreux. Enfin il ressort de l’autre côté de la foule, et surprend les premiers rangs qui ne s’attendaient pas à voir le petit prince si tôt, puisque face à eux ce sont les tirailleurs de première ligne qui font leur apparition dans la procession. De nouveau il salue, serre des mains, jusqu’à ce qu’un type, ni vieux ni jeune, lui retienne la main qu’il lui avait tendue. On va tuer votre roi si vous continuez. Arrêtez-vous, reprenez le chemin de la capitale. Vous allez être jetés dans les flammes par des traîtres si vous continuez. Deux femmes réussissent à détacher le petit prince, qui pleure et se fait hisser de nouveau sur un véhicule ; en l’occurrence le carrosse, arrivé à hauteur, dont on claque la porte le plus fermement possible, quitte à faire tomber la carcasse régnante de tout son long sur les repose-pieds. À l’extérieur, c’est comme s’il ne s’était rien passé. On crie des encouragements depuis la chaussée, on vient taper à la fenêtre pour marquer son soutien. Bien sûr on entend toujours les mots du fou, comme on entend le vent. On entend d’ailleurs le type continuer de crier, ou chanter – on ne peut pas distinguer – ses avertissements au souverain sur le même ton, comme si la distance ou la violence de l’événement n’avait rien changé au flux de sa rengaine. On dira plus tard : c’était un fou, alors qu’on sait – insiste Yasen – que ce n’en était pas un. Il portait un bout de bois recourbé, un boomerang, qu’il a perdu dans la mêlée. Ils sont rapidement loin. Exténué, le prince s’endort et ne se réveille qu’à midi, en sursaut : un de ses gardes du corps a fait tomber son fusil sur le bitume suite à une maladresse de nettoyage. Au bruit du métal qui tombe et tape le sol, le petit prince sort de la voiture en furie, écrasant au passage le nez et une partie de la joue droite de son père empaillé toujours au sol, dégainant le canon qu’il gardait dans sa poche et tirant trois balles en direction du groupe de chars qui protègent son avancée par l’arrière. Ils veulent me livrer, ils veulent m’allonger dans la tourbe ! Maîtrisé par le même soldat qui avait déclenché sa folie, le petit prince se retrouve désarmé, étendu longuement et délicatement dans la poussière brûlante des plaines d’août. La scène dure longtemps et tous les soldats qui s’affairent autour du corps du prince s’assurent de ne pas faire des pressions trop importantes sur ses bras mous, ni de clés trop dangereuses pour ses articulations. Pendant peut-être une heure, on tient le roi ainsi allongé sur le sol – puis sur une couverture qu’on glisse avec soin sous son corps allongé. Il reste muet, torpide, amorphe comme en pleine apnée de concours. On hésite un temps à faire un détour, pour prendre pèlerinage vers les cols. Mais l’accès de folie est interprété comme un encouragement à aller plus vite sur la côte, et on redouble de vitesse pour charger les carnavals. On tue même les chevaux et on fait monter les soldats qui les chevauchaient et les fantassins à pied dans les voitures et les tanks. 


Au fil de son discours, la foule s’est dissipée et on a recommencé à jouer au football derrière, sur le terrain improvisé. Yasen a toujours trois ou quatre auditeurs à la fin, mais parmi eux, la plupart sont hostiles et le questionnent sur ses sources. Et sur ce personnage qui tente d’empêcher le roi de venir. C’est un ami à lui qui a croisé quelqu’un de ce village des Surfaces et qui lui a raconté la scène, répond-il. Puis une grande clameur monte dans la foule des spectateurs, et les détracteurs de Yasen se dispersent en direction du match.