Angela Carter,

Les Machines à désir infernales du Docteur Hoffman

- Ogre n° 9

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Une sorte de panique orgiaque s’empara de la ville. Ses braves avenues et ses places loyales furent soudain aussi fertiles en métamorphoses qu’une forêt magique. Que les apparitions soient des âmes mortes, des reconstructions synthétiques des vivants ou qu’elles n’imitent rien de connu, elles habitaient la même dimension que les vivants, le docteur Hoffman en ayant énormément repoussé les limites. Même les pierres se transformaient en bouches douées de parole. Je décidai pour ma part que les revenants étaient des objets – ou peut-être des idées personnifiées – capables de penser, mais qui n’existaient pas. Cela semblait la seule hypothèse susceptible d’expliquer mon propre cas, car je les admettais – je les voyais ; ils mugissaient et me criaient dessus – et pourtant je n’y croyais pas. Cette redéfinition fantasmagorique de la ville fluctuait constamment, c’était désormais le royaume de l’immédiat.
Des palais de nuages s’érigeaient puis s’effondraient pour révéler l’espace d’un instant le magasin bien connu qu’ils cachaient, avant d’être remplacés par quelque nouvelle audace. Un groupe de piliers en train de psalmodier explosait en plein milieu d’un mantra et hop ! ils redevenaient des lampadaires, puis en pleine nuit ils se changeaient en fleurs muettes. Des têtes géantes affublées de casques de conquistador voguaient tels de tristes cerfs-volants barbouillés de peinture par-dessus des cheminées moqueuses. Rien ou presque ne restait identique plus d’une seconde et la ville n’était plus le produit conscient de l’humanité ; elle était devenue le règne arbitraire du rêve.
Les boulevards bruissaient de mendiants qui portaient de longs et amples manteaux rapiécés, des colliers de perles et des turbans en loques, et qui avaient à la main des bâtons décorés de rubans bariolés. Ils disaient être des réfugiés des montagnes n’ayant d’autre moyen de gagner leur vie que de vendre aux gogos des charmes et des talismans contre les spectres domestiques qui faisaient tourner le lait ou se cachaient dans les cheminées pour manger les flammes et empêcher les feux de partir. Mais ces mendiants possédaient un statut de réalité plus que douteux. Ils pouvaient à tout moment être pris par les faisceaux des radars du ministère de la Détermination, et alors ils disparaissaient dans un petit couinement, laissant le citoyen avec son aumône à la main sans rien d’autre que le vide devant lui. Parfois, les talismans qu’ils vendaient se volatilisaient en même temps qu’eux alors qu’ils étaient déjà rangés dans les écrins domestiques de leurs acquéreurs ; et d’autres fois, non.
La question de la nature des talismans entraînait des hypothèses à la fois profanes et profondes : certaines fois, les spectres qui les vendaient avaient dû graver ces icônes grossières dans du bois solide qui n’avait pas la faculté de disparaître, mais, dans ce cas, comment un couteau d’ombre avait-il pu tailler la chair d’un arbre vivant ? À l’évidence les fantômes étaient capables d’imprimer une forme sensible aux substances naturelles. La crainte superstitieuse des citoyens se hissait à un degré de fièvre délirant et ils poussaient souvent des cris d’orfraie contre n’importe quel malheureux dont l’allure sentait d’une façon ou d’une autre la transparence ou à l’inverse semblait trop réelle pour être honnête. Les suspects se faisaient souvent écharper. Je me souviens d’une émeute qui a débuté à cause d’un homme qui avait arraché un bébé à son landau avant de le jeter brutalement à terre parce que son sourire, comme il s’en plaignit, était « trop bien imité ».
Dès la fin de la première année, il n’y avait plus moyen de deviner ce qu’on allait voir en ouvrant les yeux le matin, parce que les rêves des autres envahissaient insidieusement les chambres pendant notre sommeil, et, pourtant, le sommeil semblait être notre dernière intimité car au moins, quand nous dormions, nous savions que nous rêvions, tandis que nos heures de veille, assaillies de fantômes, avaient perdu toute épaisseur et étaient devenues si dépourvues de substance qu’elles ressemblaient à des illusions, ou à des annotations en marge de nos rêves. Des souvenirs du passé, enveloppés de draps, nous attendaient au pied du lit pour nous saluer et nous provoquer, et même s’il s’agissait souvent des souvenirs de quelqu’un d’autre, ils nous souhaitaient toujours le bonjour avec une familiarité troublante quand nous ouvrions nos yeux enchantés. Des enfants morts, en robe de chambre, nous appelaient en se frottant les yeux pour en chasser le sommeil et la poussière des tombes. Non seulement les morts revenaient, mais aussi des êtres perdus et encore en vie. Des amants éconduits se laissaient régulièrement attirer par la fausse étreinte de leur maîtresse infidèle, ce qui inquiétait particulièrement le Ministre, qui craignait qu’un homme ne féconde une illusion et qu’une génération de fantômes métissés ne pollue un peu plus encore la ville. Ayant moi-même fréquemment le sentiment d’être un fantôme métis, j’avoue que cela ne m’inquiétait pas beaucoup. Quoi qu’il en soit, la grande majorité des choses qui apparaissaient autour de nous n’avaient rien de familier, même si elles rappelaient souvent de façon aguicheuse des aspects de notre expérience passée, comme des souvenirs de souvenirs oubliés.
Le sens de l’espace était fortement affecté, de sorte que parfois le paysage urbain enflait pour prendre des proportions énormes, sinistres, ou bien les immeubles se multipliaient encore et encore en une infinité angoissante. Mais tout cela était beaucoup moins perturbant que les objets occupant ces gigantesques perspectives. Sous les voûtes des stations de métro, on voyait souvent des femmes dans un état de nudité héroïque, nacrées, avec d’extravagantes coiffures surmontées de majestueux chignons fin de siècle*, défiler sous des ombrelles aussi sereinement que si elles s’étaient trouvées au Bois de Boulogne, et s’arrêter de temps à autre pour caresser, d’une main experte de propriétaire de cheval de course, le flanc de locomotives à vapeur depuis longtemps à l’arrêt. Même les oiseaux dans les airs semblaient possédés par des démons. Certains grossissaient et adoptaient la taille et le comportement de jaguars ailés. Des moineaux arrachaient avec leurs crocs les yeux des petits enfants. Des nuées d’étourneaux surexcités fondaient sur un pauvre hère affamé en train de ramasser des ordures et des rêves au fond d’un caniveau, et ils lui arrachaient le peu de chair qu’il avait sur les os. Les pigeons se dandinaient d’un fronton imaginaire à un rebord de fenêtre, tels des bouffons à plumes débitant des rimes infâmes et piaulant des rires étranglés ; ou alors, perchés sur les cheminées, ils roucoulaient des citations de Hegel. Il arrivait aux oiseaux, en plein vol, d’oublier les techniques et la mécanique requises et de s’écraser, si bien que chaque matin la chaussée était encombrée de tas d’oiseaux morts, comme de la neige boueuse ou des tapis de feuilles mortes balayés par le vent. Parfois la rivière coulait à l’envers et les poissons affolés sautaient hors de l’eau pour finir sur les trottoirs, où ils tressautaient ventre à l’air avant de suffoquer. Ce fut aussi l’âge d’or du trompe-l’œil* car les formes peintes tiraient profit de la vie qu’elles imitaient. À la Galerie d’art municipal, les chevaux des tableaux de Stubbs hennirent, agitèrent leurs crinières et sortirent délicatement de leurs toiles pour aller brouter l’herbe des jardins publics. Échappé d’un Titien, un Bacchus potelé, vêtu seulement de quelques grappes de raisin, entra dans un bar et y organisa une fête dionysiaque.
Mais seules quelques-unes de ces transmutations étaient empreintes de lyrisme. Les massacres imaginaires faisaient souvent déborder les caniveaux de sang et, par ailleurs, l’effet psychologique cumulatif de toutes ces distorsions, combiné à la dislocation de la vie quotidienne, aux épreuves et aux privations que nous commencions à subir, créait un profond sentiment d’angoisse et de mélancolie. Il semblait que nous fussions tous pris au piège d’une spirale alambiquée d’irréalité qui nous entraînait inexorablement vers le bas.
Les suicides étaient fréquents.