Amelia Gray,

Menaces

- Ogre n°30

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1.



Le scotch qui entourait le paquet était doublé de ficelle cirée. David glissa ses ongles sous le bord du ruban adhésif et essaya de tirer. Il n’avait aucune envie d’aller chercher un couteau à la cuisine, et préféra perdre du temps à examiner chaque recoin du colis pour trouver l’extrémité qu’il allait pouvoir décoller. À l’intérieur se trouvait une boîte en polystyrène, fermée elle aussi par du scotch épais. Un reçu était attaché au couvercle, indiquant des frais de crémation de 795 $, des frais d’emballage de 25 $ et des frais de livraison de 20,95 $.

Le colis faisait une cinquantaine de centimètres carrés. Il était criblé d’autocollants rouges avec un dessin de verre brisé imprimé dessus. L’adresse de retour était celle d’un funérarium de la ville. David posa le colis sur la table basse entre les magazines de cuisine de Franny et un tas de vieux journaux. Certains des mots croisés terminés dataient d’il y a plusieurs semaines, plusieurs mois peut-être. Franny avait l’habitude de lire le journal et David de remplir les mots croisés. Il emporta les journaux au sous-sol et les empila dans un coin reculé.



2.




Franny ne lui avait jamais reproché ses moments de confusion. Un jour, un groupe de geais querelleurs les avaient stoppés dans leur promenade. Deux des oiseaux se tournaient autour, louvoyant et s’esquivant, se becquetant les ailes avant de reculer. Ceux qui les entouraient poussaient ensemble une sorte de violent bruit d’eau. Leurs ailes bleues étaient déployées, comme si quelqu’un avait laissé tomber son écharpe au sol. Ils évoluaient en ligne serrée autour des combattants au centre.

Elle lui avait pris la main. « Tu es au milieu de la route », dit-elle.

Il savait qu’avec Franny il s’était trouvé quelqu’un de bien. Après seulement quelques mois de rencards au cinéma, ils avaient annoncé leurs fiançailles. Ils avaient invité le père de David au restaurant et lui avaient appris la nouvelle au moment où les plats arrivaient. Le père de David songea à quel point Franny était grande, à quel point elle était plus grande que son fils. Même avec les deux assis en face de lui à table, il pouvait voir les fines lignes droites de la colonne vertébrale de Franny qui la faisait se dresser plus haut que son pauvre fils de trente ans, avec sa calvitie précoce, qui se battait contre un bout de viande avec le côté de sa fourchette. Franny avait l’air plus forte et plus vieille et plus intelligente que son garçon. Avec son couteau à beurre, et sans rompre le contact visuel avec le père, elle poussa le petit morceau de steak errant sur la fourchette tâtonnante de David. « Quand même, pensa le père de David, épouse une colonne bien droite et elle deviendra le bâton sur lequel t’appuyer. »

Ce sont les patients réguliers de David qui posèrent le plus de questions. Il y avait ses amis d’enfance, Samson et l’autre, celui dont David n’arrivait jamais à se souvenir du nom, même lorsqu’il avait son dossier contenant près d’une vie entière d’historique dentaire ouvert sur les genoux. David était resté en contact avec ses vieux amis qui venaient le voir tous les ans pour leurs bilans. Ils discutaient en général des petites victoires et des défaites ordinaires des équipes de sport locales. Ses assistantes laissèrent fuiter la nouvelle des fiançailles, avant de persuader David de leur montrer une photo de sa future mariée. Après cela, tout le monde voulut en savoir plus sur sa poigne, sur ses talents de cuisinière, et si elle pouvait les aider à porter une table en chêne au troisième étage.

Les questions qu’on lui posa furent directes mais pour l’essentiel polies. Un patient qui travaillait à la faculté d’art de l’université locale lui demanda s’il pourrait utiliser Franny comme modèle pour son cours de dessin vivant, estimant que son anatomie offrirait ainsi une interprétation visuelle simplifié.

« Elle est massive », dit un oncle du côté de son père qui venait le voir tous les deux ou trois ans pour ses dents et qui avait reçu un email des assistantes avec une image en pièce jointe. « Je ne dis pas ça méchamment », insista-t-il par-dessus les bruits d’aspiration.

David savait que ses patients et sa famille essayaient simplement de résoudre le mystère physique qu’était Franny. Mais la vérité est qu’il s’était toujours considéré comme un homme de taille moyenne, jusqu’à ce qu’il la rencontre et se rende compte à quel point il était petit. Une perspective qu’il appréciait.



3.



Adolescente, Franny s’était enfuie de chez elle et avait grimpé dans un bus, toute seule. David lui avait demandé ce qui l’avait poussée à faire ça, et elle lui avait répondu qu’elle n’avait rien eu de mieux à faire. Elle se rappelait cette époque avec tendresse. Pour acheter ses billets, elle avait dépensé tout son salaire d’employée d’une boutique de milk-shakes située dans l’aire de restauration du centre commercial. Elle était montée dans un bus pour visiter une ville où brûlait un feu de mine dont les flammes continueraient à s’échapper des failles striant le sol pour les cent années à venir. Le brasier avait fait évacuer la région dix ans plus tôt. Franny s’était promené en mangeant un cheeseburger acheté au café de la gare routière. Elle s’était étendue sur un coin de terre nue dans une cour d’école au beau milieu de l’hiver de Pennsylvanie et s’était sentit réchauffée. Un puits dans le sol dégageait une odeur aigre. La chaleur qu’il dégageait se transformait en vapeur sous la neige tombante et la changeait en bruine avant qu’elle ne touche le sol.

Bien qu’adulte elle n’eût jamais touché une cigarette. Franny adolescente récupérait les mégots dans le sable des cendriers de la gare routière pour les fumer. Si l’un des passagers qui l’observait s’approchait pour lui en offrir une des siennes, elle refusait. Elle estimait qu’une cigarette entière la rendrait malade. Souvent, celles qu’elle trouvait portaient des traces de rouge à lèvres, comme des empreintes de doigts cramoisies, et Franny les allumait en imaginant le genre de femmes qui décidaient de se mettre du rouge à lèvres pour faire le trajet entre l’Ohio et le Michigan.

Les filtres qu’elle examinait étaient d’une teinte ivoire et tous différemment noircis, dévoilant par là la force avec laquelle leur dernier utilisateur avait tiré dessus. Elle pouvait trouver quantité de clopes presque neuves dans le cendrier de n’importe quel arrêt de bus grâce aux voyageurs qui couraient pour attraper leurs correspondances. Elle souriait en repensant à ces années-là, mais admettait que c’était un vrai miracle qu’elle n’ait contracté aucune mycose buccale. Elle donnait à David l’impression de pouvoir partir à tout instant. Elle avait parfois comme une lueur au fond des yeux.



4.




Il savait que Franny s’était rendue derrière la maison. Elle portait une écharpe rouge comme les fruits qui poussaient là-bas. Elle avait les pieds nus et du liquide lui dégoulinait sur les chevilles. « Il s’est passé quelque chose », avait dit Franny.

Elle était debout en bas des escaliers. Elle tenait la rampe et levait la tête pour regarder son mari. Ils tenaient tous les deux la même rampe. « Tu viens d’écraser des fruits rouges », dit-il.

« C’est du sang. » Elle s’accrocha à la rampe et vomit sur le devant de sa robe. « Tu peux demander de l’aide ? » demanda-t-elle en s’essuyant la bouche avec les doigts.

« Bien sûr ». Il ordonna à son corps de trouver un téléphone et d’en comprendre l’usage. « C’est quoi le problème. »

«Bon dieu de merde », fit-elle.

« Qu’est-ce que t’as fait ? lui demanda-t-il. Qu’est-ce qu’il s’est passé ? »

« Tu pourrais appeler les pompiers ? » Elle s’assit sur les escaliers et s’appuya contre le mur, lui tournant le dos. Il descendit s’asseoir à côté d’elle. Il posa ses mains sur son visage froid. « C’est pas la peine d’appeler quelqu’un », dit-elle. « Oublie ça. Je t’aime. »

« Dans quoi tu t’es fourrée ? »

Elle leva la tête et la pencha sur le côté, pour le regarder les yeux plissés ou simplement pour se reposer contre le mur. « Ça c’est ton problème ».

Ils restèrent silencieux un long moment. Il l’écoutait respirer si attentivement qu’il en oublia de respirer lui-même. Haletant, il reprit son souffle et lui donna un petit coup de coude. « Docteur, dit-il, faut que vous compreniez. »

Elle rit encore une fois.

David resta assis aux côtés de sa femme pendant trois jours. Appuyés l’un contre l’autre, ils dégageaient à eux deux une odeur puissante. En ce sens, c’était comme vieillir ensemble.



5.




David se dit que la police avait dû être alertée par un voisin passé par là quelques jours plus tôt.

« Ça fait combien de temps que vous êtes là ? » demanda un agent.

« Je sais pas vraiment », dit David. On l’enroula dans une couverture. Un pompier essayait de lui enfiler un masque à oxygène sur le visage. « Je suis désolé, je suis désorienté. Je crois qu’il y a assez d’oxygène. »

« Pas dans votre monde », dit le pompier. David remarqua que le pompier était une femme. Il sentit le monde basculer jusqu’à ce qu’il porte son uniforme à elle. Ses cheveux blond paille, ceux de la femme, étaient attachés en queue-de-cheval. Il n’avait encore jamais fait l’expérience d’une queue-de-cheval. Elle lui donnait l’impression d’avoir un poids à l’arrière de la tête. Un poids qui se terminait en un seul point et lui donnait ainsi l’impression d’avoir, là, derrière, une ouverture par où des liquides pouvaient s’écouler. Ses lèvres lui semblaient fines au toucher et il la regarda, dans son corps à lui, assise sur l’escalier. Son visage s’était affaissé sur ses os comme de la terre meuble, et le masque à oxygène lui couvrait la bouche comme une carapace translucide venue protéger ses organes.

David n’était pas sûr de savoir comment lui dire ce qui devait être dit. Il lui fallait être fort et maîtriser ses émotions, au nom du professionnalisme. Ce n’était pas la première fois que son travail lui demandait de la bravoure, même si chaque fois lui semblait être la première et que celle-ci lui donnait tout particulièrement l’impression d’être la première. « Votre femme est morte », dit-il.

La pompière déglutit quelque chose. Elle avait l’air aussi désarmée qu’un homme de cinquante ans, et David eut pitié. Il tendit la main vers sa poche pour prendre un mouchoir avant de se rappeler qu’il portait un uniforme de pompier sans aucune poche, seulement des bandes réfléchissantes qui étincelaient sous le reflet des feux de signalisations et des incendies.

« Je suis vraiment désolée », dit-il.

Elle avait posé ses mains sur le masque à oxygène comme s’il s’agissait d’une extension de son visage.

« Nous allons devoir vous poser quelques questions », continua David.

Elle secoua la tête. « Je peux pas ». Sa voix était étouffée par le masque. « Je ne comprends pas. Qu’est-ce qu’il s’est passé ? »

« C’est normal, dit David, ce que vous ressentez est normal. » Il pouvait voir ses yeux à l’intérieur des siens alors même qu’il occupait son corps à elle. Il faisait chaud sous l’uniforme ignifugé. Il s’imprégna de ses souvenirs. Il ressentit une envie forte de s’asseoir avec elle dans une baignoire et de lui laver les épaules. Il claqua une main gantée contre sa cuisse pâle et froide à moitié couverte par la robe de chambre en flanelle verte et noire de David, sa plus crasseuse, celle qui avait toujours l’air d’avoir été tirée de derrière le chauffe-eau.

David et la pompière s’accroupirent dans les escaliers. Il avait l’impression de regarder la scène comme l’aurait fait un ange incapable de vraiment prendre de la hauteur. Il se tourna maladroitement dans l’épaisse combinaison ignifugée pour observer le bas des escaliers. Les marches étaient couvertes des fluides corporels et des déchets excrétés là par un corps en vie et l’autre mort. Son bas de pyjama gisait abandonné en un tas de tissu souillé.

Il regarda la pompière qui occupait son corps et vit que son pied gauche portait encore sa pantoufle mais que l’autre était nu. La deuxième avait été oubliée au bas des escaliers. La pompière restait emmitouflée dans sa couverture. Les relents qui se dégageaient d’elle en s’élevant dans l’escalier étaient d’embarrassants effluves de l’enfance. David en fut pris de vertiges, et il essaya de se concentrer sur le visage fin et flou derrière le masque à oxygène.

« Je suis désolée », dit-elle. Elle pleurait. David n’avait jamais vu autant d’émotions chez un fonctionnaire, excepté la fois où un employé de la poste avait appris la mort de sa fille par téléphone en plein milieu du rush de noël, et il observait à présent son propre corps vivre la même chose. Il avait vu l’employé de la poste décrocher le téléphone et se prendre la tête entre les mains en sanglotant, les coudes posés sur une balance électronique. David était venu pour envoyer des documents à l’avocat de sa mère mais fut touché par la scène, et fit par la suite envoyer des fleurs à ce bureau de poste. Il ne connaissait pas le nom de l’employé et adressa donc le bouquet de lys au bureau tout entier. Ça lui avait semblé la chose à faire d’un point de vue de contribuable.

La pompière serra la couverture bleue, le souffle court. Elle essaya encore une fois de se toucher le visage et rencontra le masque à oxygène qu’elle écarta. David tendit son gant pour lui toucher le bras, puis il l’ôta et la toucha de sa main nue. Il lui remit le masque sur le visage.

« Allez-y », dit-il, « vous voulez parler de ce qu’il s’est passé ? »

La pompière se frotta le visage et la bouche. « Je peux pas en parler. Je suis trop désorienté. »

David se sentit comme un chien observant bêtement le moment le plus sombre de la vie de son maître. « C’est normal », dit-il.

Il prit conscience d’une douleur dans son bras et vit qu’il prenait des fluides par intraveineuse. Il était revenu dans les dimensions de son corps. Le masque à oxygène lui couvrait le visage, et sa douceur apaisante lui alourdissait les paupières. Et puis il y avait Franny, qui ressemblait à un meuble au design moderne sous la bâche de la police. Son cadavre avait purgé ses intestins à côté de lui au cours de leur séjour commun sur l’escalier. Il chérissait la vie qui sous-tendait cet acte, l’odeur d’une chose vivante à ses côtés, battant d’une vie bactérienne jusque-là hébergée par son corps, comme un enfant en quelque sorte, éjecté à présent dans la faible lumière, des bactéries se nourrissant les unes des autres avant de disparaître. Il se demanda si un fleuriste pourrait livrer des fleurs directement sur les escaliers. Le cadavre de Franny s’était durci avant de se ramollir à nouveau à côté de lui, sur l’escalier, et il devait à présent être aussi malléable qu’un mannequin de cire. Au milieu des efforts de la police pour sécuriser les lieux, elle avait été oubliée au sol. Un ambulancier l’enjamba. « Douce Franny », pensa David.