Amelia Gray,

Cinquante façons de manger son amant

- Ogre n°36

Livre   |  Extrait

Le tête-à-tête


La femme et l’homme dînent en tête à tête pour la première fois. Un dîner en tête à tête ! La femme essuie une trace de rouge à lèvres sur son verre d’eau. L’homme fait tourner son couteau à beurre dans sa main encore et encore et encore et encore. Tous les deux ont envie d’aller aux toilettes. Pourquoi est-ce toujours comme ça pendant les dîners en tête à tête ? L’homme s’excuse. Restée seule à la table, la femme se gratte l’avant-bras un peu trop fort et arrache un lambeau de peau avec son ongle. Elle essaie de le replacer mais n’y parvient pas, même en plaquant la main dessus. Il s’enroule sur lui-même comme la pelure d’un crayon. La femme est consternée. Au retour de l’homme, elle glisse les mains sur ses genoux. Il tire sa chaise et s’assoit lourdement. Posant les yeux sur lui, la femme refrène alors un éclat de rire, la main sur sa bouche. L’homme doit s’être lavé trop énergiquement le visage au lavabo, car son œil gauche et sa pommette semblent disjoints. Des bouts de serviette en papier sont collés sur sa joue. Il s’est effacé le visage ! Voyant l’hilarité de la femme, il se renfrogne et l’observe d’un regard noir, jusqu’à ce qu’elle lui révèle le lambeau de peau sur son bras ; il se met alors à rire avec elle. 


Se munissant de son couteau à beurre, il se gratte la peau pour assortir leurs avant-bras, pendant qu’elle tire sur sa pommette pour y sculpter un angle net. Il saisit son pouce et le tord de toutes ses forces. Le doigt se détache avec un bruit sec et, d’un grand geste du bras, il le jette vers la cuisine. La femme se dénude les seins et, d’une pichenette, envoie voler comme des mouches un jour d’été ses tétons qui tombent par terre. Posant par mégarde le talon dessus, un serveur glisse et s’étale de tout son long sur le carrelage.


Les autres clients observent ce duo central depuis déjà un moment. Sous la peau du couple, un lambris translucide apparaît : une carapace, une coquille sous-cutanée. Leurs corps sont des mannequins portant une peau, des vêtements et de la couleur.


Un air hagard pénètre tous les visages. Les gens s’effacent mutuellement les chairs avec des serviettes imprégnées de vin. Une femme ronge son enfant dans sa chaise haute. Soulevant son postiche roux, un homme révèle quelques pathétiques mèches de cheveux blonds enduites de colle, qu’il enlève d’un seul mouvement et fourre dans sa chemise. Un autre homme fait sauter les boutons de sa braguette. Ses poils pubiens s’envolent tels des fleurons de pissenlit. L’homme braille et une femme lui arrache la queue, qu’elle lâche dans un bol de soupe. Pourquoi est-ce toujours comme ça avec la soupe ?


On débarrasse les tables de leur nappe et on les frotte jusqu’à ce qu’elles perdent leur couleur. Un serveur lâche un plateau de viande par terre, l’essuie contre son cul avant de s’en servir comme plastron pour affronter le cuistot, un homme corpulent au visage cloqué. S’emparant des torchons de la plonge, celui-ci entreprend de se nettoyer, révélant une silhouette sans relief dégouttant de colère et de honte. Il renverse une casserole d’eau de pâtes bouillante sur le garçon de café, lui-même libéré de ses oreilles, de ses cheveux, de son derme et de ses gants blancs, qu’il passait autrefois à l’eau de Javel chaque soir et qui bouchent maintenant le siphon de la cuisine, en compagnie d’un jambon de Pâques visqueux et d’une dentition complète.


La salle se contracte. Une femme hurle, mais quelqu’un glisse une cuillère à dessert sous un muscle de son cou et envoie son larynx s’écraser au sol, moment qu’elle choisit pour prendre ses seins à pleines mains, les arracher à son corps et les plaquer contre sa gorge. Les seins laissent échapper deux hurlements jumeaux qui avalent un homme adulte tout entier. La chair est siphonnée dans un bol, puis versée sans discrimination dans une horloge de parquet qu’on incendie ensuite avant de la pousser dans la rue.


Un cri de ralliement s’élève, ils se sont reconnus. Ce n’est pas une agonie aveugle. C’est une fête ! Chaque élément de l’armure intérieure des individus brille d’un tel lustre rutilant que même la lumière du passé récent et de l’avenir parvient à en jaillir et éclate dans une explosion de verre, recouvrant tout d’une LUMIÈRE aveuglante, cicatrisante, sanglante et hurlante parce que la VIE, c’est ça, connards ! C’est ça que ça veut dire d’être en vie !