Adrien Girault,

Monde ouvert

- Ogre n°35

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1






La route était mauvaise, tournoyait et, surtout, était couverte d’une fine couche de gravier. Le moteur de la Xantia surchauffait, et parfois même rugissait, indiquant sans doute un passage de rapport mal maîtrisé. La voiture atteignait péniblement les cinquante à l’heure. L’air était froid et cassant. Des restes de givre embuaient les côtés du pare‑brise. Le ciel était d’un gris presque laiteux, tirant sur le blanc. Au volant, Dale gesticulait, ses bras moulinaient dangereusement lorsqu’il négociait les virages en épingle, et, parfois, il empoignait brutalement le levier de vitesse, par exemple quand il fallait rétrograder en côte pour récupérer de la puissance. La nuit n’allait pas tarder à tomber. Pourtant c’était encore le milieu de l’après‑midi. Les phares étaient déjà allumés et éclairaient les fossés profonds, les ravins, et le museau hargneux des chiens qui jappaient. Les demeures étaient sombres et intimidantes, et les bêtes avaient l’air particulièrement agressives. Il y avait parfois une loupiote vacillante à la porte d’entrée, mais la grille des portails était systématiquement fermée. Dale roulait depuis six heures. Un seul arrêt pour pisser, en vitesse, dans la boue, et il était revenu sur son siège avec des chaussures à talons. De la terre s’était éparpillée sur le tapis. Dale se foutait complètement de la propreté, voire, il trouvait ça louche. Avant de repartir, il mit ses mains en bénitier, les porta à sa bouche et souffla, et puis les frotta avec énergie contre sa cuisse pour fluidifier le sang. Dale avait roulé presque d’une traite mais regrettait de ne pouvoir s’arrêter dans un drugstore ou une station, quelque chose qui aurait égayé l’imagination. Au lieu de ça, il terminait laborieusement le parcours, une crampe lui tirant la jambe en remontant jusqu’aux fesses. 


« Ah, la cambrousse, quand même », se disait‑il, plutôt négativement du fait de ces routes compliquées. Il voyait bien que les paysages avaient un truc, sûrement pas de la beauté mais quelque chose tenant du caractère et de la franchise. Il y avait des cabanes en pierre avec des trous noirs en guise de fenêtres, des silos à grains, des sentiers qui s’enfonçaient, de grands panneaux à l’effigie de magasins de bricolage dont les inscriptions s’effritaient. La radio captait mal. 

Dale l’éteignit car les nasillements lui tapaient sur le système. La route s’allongea enfin et Dale sortit de son pantalon un bonbon à la menthe fraîche qu’il suçota. Ce qui était bien avec son pantalon, c’était le nombre de poches. C’était un pantalon de baroudeur. Il pouvait ainsi avoir à portée de main son couteau et toutes sortes de gadgets, du fil, une boussole, un carnet. C’était un pantalon qu’on achetait dans les surplus ou dans les magasins d’occasion. Il avait emporté un sac laid et pratique qui traînait sur la banquette arrière. 


Dale s’orientait avec une carte fripée qu’il avait étalée sur le tableau de bord et coincée avec une pierre afin de la consulter en roulant. Avant de partir, il avait surligné le trajet d’un grand trait jaune qui s’était délayé au contact de l’encre imprimée. Il avait noté l’adresse sur un Post‑it qu’il gardait dans la poche arrière de son pantalon. Il avait pour consigne de faire disparaître la carte dès son arrivée. Il avait quitté l’autoroute avec dans un coin de sa tête l’idée que c’était la dernière fois qu’il l’empruntait, et cela l’avait empli d’une joie simple, gratuite et illusoire. 


L’obscurité était sur le point d’engloutir le décor. Les jambes engourdies, les épaules lourdes, maintenant que l’entrepôt approchait Dale restait pied au plancher. Les phares de la Xantia étaient d’un autre âge. Jaunes. Un jaune d’œuf dur, un jaune pétant.

Il débarrasserait son coffre plus tard. Il ne savait pas si l’entrepôt était grand. Son barda pouvait bien rester sous la couverture. Dale n’avait prévenu personne de son départ. Il verrait bien. Il se persuadait qu’il venait ici pour les autres, pour plus grand que lui, pour la cause. 





2






Dale faisait jouer la clé dans la serrure. Il avait tapé à plusieurs reprises contre la tôle. Mais rien. On devait dormir à l’intérieur. Probable aussi que la sale musique de Sven emplissait tout l’espace sonore. Le gros anorak compliquait les mouvements. Il faisait une de ces chaleurs là‑dessous. Au début, Dale craignit qu’une clef eût été laissée dans la serrure. Que Sven, par réflexe, en rentrant, eût fermé et laissé la clef dans le trou. Dale avait été rassuré de ne pas rencontrer de résistance en enfonçant le bout de métal, mais l’opération dura plus de temps qu’il ne l’avait imaginé. Il ne voyait rien. De son bras, il se signala au détecteur de présence pour déclencher la lumière. Au même moment, la porte s’ouvrit, et le mouvement surprit tant Dale qu’il manqua de s’écrouler contre Sven. Il se redressa de justesse et se retrouva nez à nez avec une braguette. Sven jura. Dale se stabilisa, et jura à son tour. Il chercha une formule désobligeante, mais Sven le précédait déjà en direction de l’otage. 


Dale n’était pas autorisé à voir l’otage. Selon Sven, il fallait limiter au maximum les interactions entre otage et ravisseurs. Il était formellement interdit d’introduire qui que ce soit auprès de l’otage. Dale s’en foutait, après tout. Il avait dit à Sven que ça lui allait, et puis il s’était jeté en arrière, sur le canapé en cuir violet, et ses fesses avaient rebondi au contact de la matière froide. Il avait été surpris de ne trouver que Sven à l’entrepôt. Ils ne seraient que deux, finalement. La pièce à vivre sentait le chaud – sentait seulement – et la résine. Il déduisit au cendrier sur la table en formica qu’il pouvait fumer. À l’aide de deux doigts pâles et malingres, il extirpa une Stedge Bow de son paquet, la tassa sur le côté d’une phalange et la coinça derrière son oreille. Le cendrier était vide. Mieux valait demander l’autorisation. Du garage, Sven leva le pouce et Dale s’empressa d’allumer sa cigarette, de peur qu’il change d’avis, et relâcha son dos contre le dossier du canapé après avoir fermé la porte. Sven détestait la fumée. En plus du poêle, un chauffage mobile occupait un coin de la pièce, ce qui n’empêchait pas les courants d’air glacé quand la porte s’ouvrait. Contrairement à ce que Dale avait pu supposer, Sven n’avait pas mis de musique. Il s’affairait probablement à l’établi, car, depuis le canapé où Dale attaquait maintenant le filtre qui lui brûlait les doigts, on entendait des coups de marteau irréguliers et le roulis de l’étau. On était au tout début de l’hiver. Temps sec. Dale ne s’était rien mis dans l’estomac depuis six ou sept heures. En fait, il ne se souvenait pas avoir avalé grand‑chose depuis le café. La faim lui tiraillait le ventre. Il se releva péniblement en poussant le cuir de ses poings. Debout, il ressemblait à une sauterelle, ses longs membres osseux semblant s’étendre à l’infini. On ne pouvait l’observer sans réprimer une sensation mélancolique. Dans l’entrebâillement de la porte, à la manière d’un gosse qui s’ennuie, il s’enquit de l’occupation de Sven, qu’il trouva penché sur un bout de bois. En dessous de lui, sur le sol en béton, des mégots s’entassaient. La plupart des outils étaient rouillés avant que Sven ne les retape. Mal aiguisés, ankylosés. Il avait passé une journée entière à classer, ranger, poncer, meuler, construire des petites boîtes entreposées sur d’autres petites boîtes. Sven avait une barbe fournie, le teint clair, et paraissait au bord de l’épuisement.


Sven travaillait dans cette partie du hangar emmitouflé dans une polaire incrustée de sciure. Dale s’approcha précautionneusement, les mains jointes derrière le dos, comme un visiteur de musée. « C’est une mangeoire, lui expliqua fièrement Sven, deux clous coincés dans la bouche. Les piafs entrent par là ou par là, là je mets de la graisse, ça marche bien en général. » La maison en miniature disposait également d’un promontoire. Dale le complimenta tout en haussant simultanément les sourcils, comme si la cause animale le dépassait un peu, ou qu’il ne comprenait pas la dépense d’énergie. Il posa encore une question, de sorte que le problème du repas du soir n’arrive pas comme un cheveu sur la soupe. Sven, flatté de cet intérêt, usait de toute sa pédagogie. Dale acquiesçait avec beaucoup d’à‑propos, si bien qu’un observateur distrait eût pu croire que non seulement il s’intéressait à la société de ces volatiles, mais qu’en plus il touchait vraiment sa bille. Percevant à un moment une accalmie dans le débit de Sven, il proposa, si le cœur lui en disait, de se mettre à table pour poursuivre cette discussion. Sven accepta sans ciller. « J’ai rêvé toute la journée, avoua Dale, d’un petit cassoulet. » 


Pendant que Dale tapait comme un sourd au cul de la boîte de conserve, Sven éteignit la chaîne d’information en continu en débranchant la prise. L’opération déclencha un bruit de pétard, comme si la télévision avait grillé. La radio fut allumée. « Ça soulage, se félicita Sven, dont la voix fut couverte par un emballement de violons. Ça soulage drôlement. » Il prépara la table, puis disparut de nouveau dans l’entrepôt. 

Dale touillait. Il savait que lorsque le fond prenait à la casserole, il était difficile ensuite de le rattraper. Il détestait l’odeur de brûlé. Ça lui rappelait trop de mauvais souvenirs. Quand il jugea la cuisson réussie, il se retourna, mais ne trouva derrière lui qu’une table avec ses tabourets et ses couverts. Sven n’était pas encore revenu de l’atelier.


Dale était grand et il était maigre. Il passait pour négligé. C’était un atout, autrefois, dans son métier. Sa tenue de tous les jours consistait en un pantalon de baroudeur, une chemise à manches courtes et des chaussures de randonnée en cuir. C’était un cuir de haute facture, que les marques d’usure n’atteignaient que difficilement. Compte tenu des conditions météorologiques à l’entrepôt, il avait emporté un pull marine, troué par les mites. Dale ne faisait pas d’efforts, cela avait plu aux costumiers et aux stylistes qu’il avait côtoyés, il portait aussi bien un poncho qu’une veste en lin. 





3






La Xantia de Dale était garée au milieu de l’allée goudronnée. Sven râla contre cette imprudence et lui demanda de la déplacer. Dale pensait qu’il fallait se comporter exactement comme d’habitude. Des allées et venues devant un entrepôt, sans voiture, attireraient forcément l’attention. Mais Dale n’était qu’un homme de main. Son avis était consultatif. Il obtempéra après avoir mollement protesté. Il n’avait aucune envie d’enfiler son lourd anorak, et l’idée de s’asseoir ne serait‑ce qu’une seconde dans un habitacle frigorifié le faisait frissonner. Il sortit, ouvrit la portière glacée avec une manche et dirigea le vieux modèle vers la grange qui jouxtait l’entrepôt, et qui s’avérait invisible depuis la route. Dale bâcha la voiture pour ralentir l’emprise du gel. L’opération réalisée, il fuma. Puisque l’odeur de la cigarette indisposait Sven, il fumait dehors. Ainsi, Dale, toutes les trois ou quatre heures, ou plus régulièrement lorsque la situation était stressante et exceptionnelle, prenait une pause. Il fumait des Stedge Bow. Il avait commencé à se jaunir le bout des doigts au lycée, et, contrairement à une majorité de fumeurs, il n’avait jamais eu envie de s’arrêter. Il se tenait une jambe ramenée en arrière, le dos collé contre le mur. Sauf qu’ici, dans ce trou à rats, il faisait trop froid pour une simple putain de cigarette. Dans l’air, une brise à vous gripper le cerveau, et le tout indistinct de la campagne qui vous faisait sentir tout petit, inutile. Il écrasa sa cigarette à moitié consumée. Refermant la porte, il maugréa encore contre le satané temps. Il ouvrit son anorak noir. Le tuyau du poêle traversait verticalement la pièce à vivre, enfin, plus précisément, aménagée à vivre. Il tombait en une courbe qui rappelait un arc. Ou bien la chaleur circulait mal, ou bien le froid était trop grand, toujours est‑il que les corps de Sven et de Dale grelottaient dès qu’ils s’éloignaient du poêle ou du chauffage d’appoint. Le corps tremblait, en manque de feu. Les deux hommes s’étaient mis d’accord. La corvée de bois se jouait aux dés. Le tonneau faisait office de plateau de jeu. Deux lancers chacun. Addition des scores. Le gagnant avait interdiction de célébrer sa victoire, sous peine de devoir la céder immédiatement à son adversaire. Depuis que Dale était arrivé, la chance ne lui souriait guère. 





4






Douze jours maintenant qu’ils occupaient l’entrepôt. On ne leur avait pas donné signe de vie. Dale et Sven n’étaient pas du genre à se plaindre. Tant qu’on leur foutait la paix, ils étaient capables de ne pas s’exciter, et de respecter le plan. Et ils aimaient profondément la cause. Au café froid stagnant dans la cafetière, Dale comprit que Sven s’était levé aux aurores. Il n’était pas huit heures. Dale s’approcha du calendrier. C’était le jour du ravitaillement. Effectivement, les clés de la Xantia avaient disparu de la corbeille. Son ventre se serra en imaginant Sven au volant. Il n’était jamais bien confiant en la prêtant. Il n’eut pas le temps de couvrir ses jambes maigrichonnes que le téléphone sonna. Stridente, démodée, on imagine ce que la sonnerie pouvait produire sur l’humeur d’un homme tout juste sorti du lit. Il conquit l’espace le séparant de la tablette en noisetier sur laquelle l’objet reposait en insultant le sang des morts. Dale n’était qu’un exécutant, aussi il masqua ce qu’il pensait de cet appel, et se montra plutôt coulant. De dos, ses mollets laissaient voir des croûtes tirant sur le marron, sortes de corn flakes caramélisés. Dale acquiesça à plusieurs reprises. Puis, après avoir raccroché, il fit volte‑face brutalement, comme pour impressionner une partenaire de danse. Il gonfla ses joues, qui bougèrent à droite et à gauche. Puis, il fut enfin temps de rentrer ces vilaines jambes dans un pantalon. Sven fut rapidement de retour. Le claquement des portières alerta Dale, qui avait fait sa toilette et rêvassait, presque dans le silence, concentré. Ils rangèrent les courses. Toujours les mêmes produits. Le coffre se remplissait de moins en moins. Trois bouches étaient à nourrir, et, par ce froid, les organismes brûlaient une quantité importante de calories. 


Le lendemain matin, surprise. À l’entrée de l’entrepôt, l’éblouissement renvoya Dale derrière la porte. Profitant de l’abri, il écarquilla les yeux et les frotta de ses poings. Il lui fallut quelques secondes pour voir clairement, après quoi il se risqua de nouveau à ouvrir la porte. Lumière. Le blanc avait colonisé le territoire. Malgré le grand ciel bleu qui déjà chauffait et imprégnait la terre d’eau glacée, les flocons étaient tombés en telle quantité que ça tiendrait au moins un jour. Dale revint de l’appentis, pelle sur l’épaule. Il s’assura du bon état de sa voiture, puis il racla l’allée goudronnée qui reliait la route à l’entrepôt. Avec le soleil sur le dos, la tâche, pénible, devenait agréable. Afin d’en tirer encore plus de plaisir, Dale s’imagina le front chauffé par le poêle, vautré à dévorer quelque vieux magazine de voitures, un verre de vin à portée. Dale oublia la sueur qui bouillonnait sous son bonnet et, la piste dégagée, vérifia que la voiture démarrait comme il faut. La providence avait été généreuse de conduire Sven la veille au ravitaillement car ils n’allaient pas pouvoir rouler de la journée. Aujourd’hui encore, ils n’auraient sûrement pas de visite. Les pieds écrasaient la neige en produisant un son agréable. Dans quelques heures pourtant, lorsqu’elle se transformerait en glace, elle deviendrait sournoise. Dale ne résista pas à l’envie de former une boule. Il visa quatre ou cinq fois le pylône dressé sur la chaussée, crachant une fumée épaisse à chaque respiration. Le blanc, conjugué à l’éclat du soleil, devenait pénible et il rentra pour annoncer la nouvelle à Sven. Il suffisait d’une couverture pour rendre à la terre sa beauté. 


À l’entrepôt, Dale dormait sur un lit très près du sol. Il était surpris chaque matin de n’avoir qu’à tendre la jambe pour le toucher ; pour se mettre debout, c’était une autre histoire, et, souvent, une pointe de douleur en bas de son dos se réveillait. Il attendait généralement d’avoir évacué le trouble de la nuit et de se sentir d’attaque car ses muscles étaient aussi froids que la pièce, puis il parcourait ensuite à grandes enjambées et en caleçon la distance le séparant de la chaise où il déposait ses affaires. Il faisait beaucoup trop froid pour se branler, son sexe était honteusement recroquevillé et, de toute façon, avec l’otage à côté, la cohabitation avec Sven, toute envie était coupée. Il enfilait alors ses vêtements sur son grand corps. Dale était feignant le matin. Quand il émergeait, les tâches ménagères étaient assurées, les coups de marteau résonnaient, les clous s’enfonçaient, les points de colle s’enfilaient. Il n’y avait pas de fenêtre dans la chambre, aussi le noir de la nuit était semblable au noir du matin. Il avait besoin de temps pour se réhabituer au monde. Il détestait la sensation de son corps rouillé. Dale n’était pas habile de ses mains. Il tournait en rond, à force. Il goûtait l’écriture mais pas plus que ça, pour l’amour éventuellement et les cartes postales. Le parti lui inspirait une colère à soulever les tables. Dale jetait toujours un regard au miroir de la chambre avant de franchir la porte, un mauvais réflexe de sa vie d’avant, une habitude plus qu’une coquetterie. Après déjeuner, le ventre plein, il était mieux disposé. Il redoutait moins les bourrasques, tolérait le sifflement contre les tôles de l’entrepôt, le paysage blanc, morne à force, éventuellement la tempête qui, lorsqu’elle se déclenchait, transformait l’entrepôt en coque de noix. Dale dépassait le mètre quatre‑vingt‑dix, il avait des doigts de pianiste, son aspect général traduisait une mauvaise hygiène de vie, ses dents noircissaient à la racine et il promenait constamment un air las. La nuit, Dale avait un sommeil agité. Il était perturbé par le bruit des rats qui couraient dans sa chambre, perturbé par le trou interminable dans lequel il n’arrêtait pas de tomber, un trou bordé de parois visqueuses et gluantes auxquelles il était impensable de s’accrocher, perturbé par le bruit de ses dents s’entrechoquant, comme le contrecoup de son indifférence le jour venu. L’entrepôt n’offrait pas les craquements rassurants de la maison, la chaudière grondait différemment quand on tirait de l’eau chaude et on entendait trop clairement, au-dehors, les bêtes transies de froid piétiner le toit. Cette nuit‑là, par exemple, il se précipitait sur un plateau de tournage, en retard, torse nu, la gueule plus défaite encore que d’habitude. Au moment de dire sa réplique, un ramassis de conneries sur le destin, il s’apercevait qu’il était entouré par des lézards, qu’ils l’écoutaient attentivement, et qu’ils étaient dressés sur leur queue pour se tenir droits, et, alors qu’il ouvrait grande la bouche et tentait vainement de s’enfuir, ils gloussaient et se faufilaient jusqu’à son cou, jusqu’à ce qu’il agrippe le bout de sa couette pour s’arracher à cette vision.


Pour Sven aussi, les nuits étaient âpres. Il dormait mal, peinait à s’endormir, réfléchissait trop, et souffrait du manque en général sans bien savoir lequel. Il avait essayé plusieurs techniques de relaxation qui s’étaient toutes soldées par un échec. La literie semblait hors de cause. Peut‑être l’issue de son action le taraudait, il était pourtant persuadé d’être dans le bon camp. La journée, il arrivait à donner le change. Il était très fatigué, pâle, mais il était actif et se dépensait. Aux aurores, il était sur le pont, fort, déterminé. Le froid n’avait pas l’air de lui poser problème. Il travaillait souvent en simple maillot de corps dans l’atelier et traversait l’entrepôt de bout en bout dans cette tenue, ce qui provoquait la perplexité de Dale, qui, malgré l’épaisseur de son tricot, avait régulièrement la chair de poule. 


Ils mangeaient mal. Ils étaient de piètres cuisiniers et allaient au plus simple, en fonction du rationnement. Leur nourriture était essentiellement composée de boîtes de conserve, de poisson séché, de féculents, selon un arrivage qui ne réservait pas de surprise. Le repas passait vite. Au début, ils se forçaient à parler un peu, à occuper le vide. Après la gêne des premiers jours, ils cessèrent leurs efforts. Ils mettaient de la musique de temps en temps quand une bouteille était débouchée. Cela restait exceptionnel parce que la cave était chiche. Les plats étaient bâclés, le goût factice, ils ne se fatiguaient pas à ajouter des épices ou à fabriquer des sauces, ils se contentaient d’allumer le feu et de poser la poêle. En un sens, cela pouvait être pris comme une manière pessimiste de considérer leur rôle parce qu’ils écartaient volontairement toute notion de partage et de plaisir. Ils développeraient certainement plus tard des problèmes de santé. Le cas de Sven était plus grave, puisqu’il s’alimentait n’importe comment depuis l’armée. 


Avec le temps, ils devinrent moins regardants sur la propreté. L’état de la cuisine s’en ressentit. La vaisselle s’entassait. Le sol était pouilleux, mieux valait se chausser, au risque de patauger dans des restes qu’ils ne se baissaient plus pour ramasser. S’il y avait eu des fenêtres, on y aurait dessiné du doigt comme à la craie. La crasse s’étendait. L’odeur rafraîchissante des débuts disparut, il ne restait qu’une sensation de vieux carton qui aurait pris l’humidité, sauf les soirs où ils ouvraient délibérément la vitre du poêle pour renouveler l’air. Malgré cette saleté, l’intérieur de l’entrepôt faisait encore office de refuge. Le froid et la stérilité du monde décuplaient cette sensation. 





5






Puisqu’ils n’avaient décidément rien d’autre à faire, Dale et Sven prirent le large. De l’autre côté de la route, le long d’un chemin de terre, ils découvrirent deux ânes qui auraient mutilé les cœurs les plus endurcis. Au‑delà de la tristesse séculaire qui habitait le fond de leurs yeux, les voir ainsi, sabots prisonniers de la neige, faisait venir les larmes. Sven rit grassement d’abord. Dale le foudroya du regard. Il savait que l’autre jouait au dur. Il n’y a rien de pire qu’un homme qui ne respecte pas les bêtes. Dale les appela en agitant une main par‑dessus la clôture. Les ânes, malgré le froid et l’épaisse couche de neige, piétinèrent jusqu’à eux depuis le fond de l’enclos. Dale arracha une grosse quantité d’herbe. Sven l’imita. Quand les ânes furent tout près, ils avaient de quoi nourrir un régiment. On alterna caresses et poignées d’herbe. Dale se refusait à croiser leur regard. Sven était finalement excité, on aurait dit qu’il n’avait jamais vu une bête de sa vie. Il redoubla de surnoms affectueux, et rechigna presque à les quitter. Dale promit de revenir. Le chemin était bordé alternativement de petites portions de forêt et de champs. Ils avançaient capuche sur la tête. Sven sifflotait. Dale se concentrait sur ses pas, et il estimait l’usure de ses chaussures en rêvassant. Il demanda à Sven si la compagnie de la société ne lui manquait pas. Il ne s’étendit pas plus que ça. Parvenus aux abords d’une grande forêt, dans laquelle on aurait dit qu’ils hésitaient à pénétrer, ils firent demi‑tour. Essoufflés et les mains et les joues rougies, ils secouèrent un mélange d’eau croupie et de boue glacée accroché à leurs bottes avant de s’avachir à l’intérieur de l’entrepôt. 


La raison pour laquelle Dale et Sven se réveillaient le matin le ventre serré par l’humidité et les tempes gelées dans des chambres mal isolées, la raison pour laquelle au ravitaillement le nombre de coupons s’emballait, la raison pour laquelle les différentes issues menant à l’extérieur étaient constamment, de jour comme de nuit, sécurisées de l’intérieur, il fallait aller la chercher du côté de l’otage, qu’on avait installé dans une pièce attenante à l’atelier. 


Dale tournait sur lui‑même. L’entrepôt lui pesait, comme le manque de nouvelles et le sentiment de faire du surplace. Un soir, au salon, il ouvrit les tiroirs, fouilla, et déplaça les couverts et les serviettes de table ceintes d’un anneau de métal. Il recherchait un objet amusant, une perruque, une arme, un gode, et commentait sa chasse en direct à Sven, qui n’écoutait que d’une oreille. La pêche ne donna rien, et Dale remit en place le bordel et retourna à son plat préféré. Il écartelait le pain en morceaux de la taille d’un Malabar, la mie flottait ensuite à la surface de la soupe, comme une bouée, puis, une fois trempée, grumeleuse et mal en point, se dépiautait en boulettes. À côté, Sven avait un regard noir de reproches, dégoûté par cette bouillie. Il se reportait sur son assiette, qui devenait un cadre à ne pas dépasser. Souvent, il ne pouvait retenir un claquement de langue, accompagné d’un mouvement de dénégation qui soulevait ses mèches de cheveux, et il disait : « C’est pas vrai », deux fois, avec une pointe d’accent dur à localiser. 


Plus jeune, Sven était perçu comme un garçon intelligent. Il aimait démesurément être hors de la classe, découper des bâtons, fabriquer des armes et puis oublier l’heure. Ses parents étaient pauvres, l’argent partait vite, et ils ne purent l’inscrire nulle part, alors il ne faisait pas d’activité autre que celles qu’il s’inventait. Plus tard, il fallut choisir une branche, il vit sur une brochure un avion dans un ciel immense et bleu, il voulait cette immensité, l’avion était secondaire, il signa, veuillez me suivre, vous chaussez du combien, bienvenue à l’armée. Personne ne se prenait pour le président, il nettoyait les chiottes, il traduisait pour les étrangers, il se faisait du bien une fois toutes les deux semaines, en permission, et alors son sperme éclaboussait la vitre de la salle de bains. Sven eut du mal au départ, avec les tempes rasées, l’esprit rogné, puis au fil des années il prit du galon et certaines contraintes tombèrent. Il lui fut difficile de se trouver, d’aborder les filles quand on était entourés de garçons. Sven ne choisit rien. Pas de désir.