(Publius Ovidius Naso) Ovide,

Les Métamorphoses

- Ogre n°20

Livre   |  Extrait   |  Presse

Livre I


La création 


Je veux dire les formes changées en nouveaux 

corps. Dieux, vous qui faites les changements, inspirez

mon projet et du début du début du monde

jusqu’à mon temps faites courir un poème sans fin.

Avant la mer et les terres et le ciel qui couvre tout, 

le visage de la nature était un sur le globe entier, 

on le disait Chaos, matière brute et confuse, 

rien qu’un poids inerte, des semences

amoncelées, sans lien, discordantes.

Aucun Titan alors n’offrait sa lumière au monde 

ni Phœbé ne réparait, en croissant, ses cornes nouvelles

ni dans l’air tout autour la terre n’était suspendue, 

balancée sous son poids, ni vers les lointains

bords des terres Amphitrite ne tendait les bras.

Quand il y avait terre, il y avait mer et il y avait air,

mais c’était terre instable, onde innavigable, 

air sans lumière, rien ne gardait sa forme, 

une chose empêchait l’autre, car dans un même corps

le froid battait le chaud, l’humide le sec, 

le mou le dur, le sans-poids le poids.

Un dieu et une bonne nature ont mis fin à cette lutte. 

Ils ont retranché du ciel les terres et des terres les eaux,

d’un air compact ont séparé le ciel limpide.

Ils ont déroulé les choses éparses, les ont tirées du tas aveugle

et les ont attachées en des lieux où elles s’accordent en paix.

La force de feu, impondérable, du ciel incliné

a éclaté, elle s’est fait place aux plus hauts sommets.

Proche du feu est l’air, en légèreté et lieu.

Plus lourde qu’eux, la terre, traînant de grands éléments,

pressée sous son propre poids ; l’humeur qui lui coule autour 

habite les dernières régions, enserre le globe solide. 

Un dieu, quel qu’il soit, a disposé l’amas,

puis l’a coupé ; coupé, il lui a donné des membres :

d’abord la terre et, pour qu’elle ne soit pas, en ses parties,

inégale, il l’a arrondie en forme de grand globe.

Après, il a versé les flots, a ordonné qu’ils gonflent sous les vents rapides,

qu’ils entourent les rives d’une bande de terre. 

Il a ajouté des fontaines, d’immenses nappes d’eau, des étangs,

il a ceinturé de rives pentues les fleuves descendants. 

Divers selon les lieux, parfois ils sont absorbés par la terre, 

ils parviennent à la mer parfois. Reçus dans une plaine

d’eau plus libre ils cognent, au lieu des rives, les rivages.

Il a ordonné aux plaines de s’allonger, aux vallées de s’asseoir, 

aux forêts de se couvrir de feuilles, aux montagnes pierreuses de surgir. 

À droite deux zones, autant qu’à gauche, 

coupent le ciel, et une cinquième, au milieu, est plus chaude.

Le lourd fardeau qu’enferme le ciel est divisé en parts égales,

le dieu en a eu soin. Autant de régions marquent la terre.

Celle du milieu n’est pas habitable, à cause de la chaleur. 

La neige haute en couvre deux. Aux deux autres, intermédiaires, 

le dieu a donné, avec le feu et le froid, l’équilibre.

L’air s’étend au-dessus. Il est plus léger que la terre 

et plus léger que l’eau et plus lourd que le feu. 

Qu’ici s’installent les brouillards, ici les nuages, 

dit-il, ici les tonnerres qui émeuvent les esprits d’hommes,

ici les vents qui font les foudres et les éclairs. 

Le créateur du monde ne leur donne pas sans frein l’air

à posséder. À peine peut-on les empêcher, 

maintenant que chacun mène les souffles de son côté,

de déchirer le monde, tant est grande la discorde des frères.

Eurus1 recule vers l’Aurore et le règne des Nabatéens,

vers la Perse et les crêtes soumises aux rayons du matin,

Vesper et les rivages que tiédit le soleil couchant

sont proches de Zéphyr. L’horrible Borée envahit

la Scythie et le Septentrion, la terre en face

se mouille sous les nuages qui y vivent et sous l’Auster pluvieux.

Au-dessus des vents, le dieu a posé, fluide, sans pesanteur,

l’Éther. Il n’y a rien en lui de la lie terrestre. 

À peine le dieu a-t-il tout clôturé dans de sûres limites 

que, cachées sous la masse qui les écrasait depuis longtemps, 

les étoiles ont commencé à mettre le feu au ciel. 

Pour qu’aucune région ne soit privée d’êtres vivants,

des astres et des formes de dieux occupent le sol du ciel, 

les eaux à habiter font place aux poissons brillants, 

la terre prend les bêtes et l’air agité ce qui vole.

Noble, capable de haute pensée, un animal

manquait encore, pour dominer les autres.

L’homme est né. Ou il est fait de semence divine

par l’artisan des choses, l’origine du monde meilleur,

ou la terre nouvelle, à peine séparée de l’Éther

élevé, retient encore les semences de son parent le ciel

et l’enfant de Japet mélange la terre aux eaux de pluie,

la modèle à l’effigie des dieux qui règlent tout. 

Alors que les autres animaux, courbés, regardent la terre, 

il donne à l’homme une tête qui se lève, il lui ordonne

de voir le ciel et de dresser haut son visage vers les étoiles. 

Ainsi, jadis brute et sans image, la terre

transformée se couvre de figures d’hommes inconnues. 



Les quatre âges du monde


D’or est né le premier âge et sans chef, 

de lui-même, sans loi, il respectait la foi et le droit.

Ni peines ni peurs, on ne lisait aucune parole menaçante

sur le bronze gravé, la foule suppliante ne craignait pas

le regard de son juge, on était sauf, sans chef. 

Il n’avait pas encore, pour voir le monde, été arraché à ses 

montagnes, le pin, il ne descendait pas sur les eaux limpides, 

les mortels ne connaissaient, à part les leurs, aucun rivage. 

Les fosses en pente raide n’entouraient pas encore les villes. 

Ni trompette de bronze travaillé, ni corne de bronze courbé,

ni casque, ni glaive. Ils n’avaient pas besoin de soldats, 

les peuples dans le calme vivaient de bons loisirs.

Libre, intacte de coups de bêche, blessée

d’aucune charrue, d’elle-même la terre donnait tout. 

Heureux des nourritures créées sans contrainte,

on cueillait les petits des arbousiers, les fraises des montagnes,

la cornouille, les mûres accrochées aux durs buissons de ronces 

et les glands qui tombaient de l’arbre épanoui de Jupiter. 

C’était un printemps éternel, les doux Zéphyrs frappaient

de brises tièdes les fleurs nées sans semence. 

Bientôt la terre sans labour portait des fruits,

le champ qu’on ne remuait pas blanchissait sous les barbes des épis ; 

déjà des fleuves de lait, des fleuves de nectar déjà coulaient,

et blondes, du chêne vert, tombaient des gouttes de miel. 

Après, Saturne est envoyé dans le Tartare ténébreux,

le monde appartient à Jupiter : vient la race d’argent, 

inférieure à celle d’or, plus précieuse que le bronze fauve. 

Jupiter a raccourci la durée du printemps antique

et en hiver, été, automne inégaux

et bref printemps, a poussé l’année sur quatre temps. 

Alors l’air brûlé de bouillonnements secs

a blanchi et l’eau glacée par les vents est tombée.

Alors on est entré aux maisons ; les maisons sont des grottes,

des arbrisseaux feuillus, des lianes nouées de racines. 

Alors on a enfoui les semences de Cérès dans de longs sillons

et, pliés sous le joug, les taureaux ont gémi. 

Une troisième race a succédé, celle de cuivre,

plus cruelle par nature, plus vive en armes horribles

– mais sans crime. De fer dur est la dernière. 

Aussitôt sur cet âge de mauvaise veine ont fondu 

toutes les barbaries. Ont fui la pudeur et le vrai et la foi, 

en leur lieu sont venus les fraudes et les ruses 

et les pièges et la violence et le criminel désir d’avoir. 

Le marin donnait ses voiles aux vents qu’il ne connaissait pas encore

et, longtemps debout sur le haut des monts,

le bois des coques sautait dans les flots inconnus. 

À tous, comme les lumières du soleil et les brises, est 

la terre, que le géomètre prudent limite de longues frontières.

On lui réclame moissons et aliments, c’est une riche 

terre ; mais on va aussi dans ses viscères 

et les richesses qu’elle cache, rangées aux ombres du Styx,

on les extrait. Ce qui excite les malheurs. 

Maintenant, le fer nuisible et, plus nuisible que le fer, voici

l’or. Et voici la guerre, qui avec l’un et pour l’autre se bat,

agite d’une main ensanglantée ses armes qui claquent. 

On vit de vols. L’hôte ne protège pas l’hôte

ni le gendre le beau-père. La bienveillance des frères est rare. 

Le mari invente la perte de sa femme, la femme celle de son mari.

D’effrayantes belles-mères mélangent l’aconit pâle. 

Le fils avant le temps compte les années de son père. 

La piété est morte et la vierge, dernière des habitants du ciel,

Astrée, quitte les terres mouillées de meurtres. 

Mais l’Éther élevé n’est pas plus sûr que les terres. 

Les Géants, dit-on, abordent au royaume céleste

et posent montagnes sur montagnes, jusqu’aux étoiles. 

Le Père tout-puissant, d’un trait de foudre, brise

l’Olympe, arrache le Pélion à l’Ossa2 qui le tenait. 

Écrasés sous la masse, les corps sinistres gisent.

La terre est touchée du sang de ses enfants

et s’en imbibe, dit-on. Elle anime ce flot tiède et,

pour qu’il reste une trace de son espèce, 

en fait des faces d’hommes. À son tour cette race 

méprise les dieux, désire le meurtre sauvage, 

se fait violente ; tu comprends, elle est née du sang. 



Lycaon


Quand il voit ça, notre Père, fils de Saturne, du haut de son domaine, 

pleure. Il se souvient d’une histoire trop récente pour être connue : 

le hideux repas à la table de Lycaon. 

Dans son cœur il conçoit d’immenses colères, dignes de lui.

Il appelle ses conseillers. Appelés, les voici tout de suite. 

Il est un chemin dans les hauteurs, évident par ciel serein, 

qui a pour nom Lactée remarquable de blancheur. 

C’est le trajet des dieux vers le toit du Grand Tonnant, 

la maison royale. À droite, à gauche, 

portes ouvertes, sont les salles des nobles dieux. 

Le peuple habite à l’opposé. Ici, et tout autour, les puissants

habitants du ciel ont installé leurs foyers. 

Ainsi est le lieu, si je suis libre des mots, que

j’appellerai Palatin du ciel3

Les dieux sont installés dans leur retraite de marbre

et Jupiter, plus haut, appuyé sur le sceptre d’ivoire,

secoue trois fois, quatre fois, sa terrifiante

chevelure avec laquelle il bouge la terre, la mer et les étoiles. 

Il ouvre ainsi sa bouche de révolte : 

« Je n’ai pas été plus anxieux pour l’empire du monde au moment

de la Grande Tempête, quand les queues de serpent4 de leurs cent

bras voulaient se précipiter sur le ciel captif. 

Oui, l’ennemi était sauvage, mais cette guerre

dépendait d’un seul corps, d’une seule race.

Aujourd’hui, sur toutes les terres que Nérée cercle et claque,

il faut perdre le genre humain. Je le jure, par les fleuves

d’en bas, qui glissent sous les terres, jusqu’au bois du Styx, 

j’ai tout essayé ; la blessure est sans remède, 

il faut trancher au fer pour épargner la part intacte. 

J’ai des demi-dieux, j’ai des démons de campagne, des nymphes, 

des faunes, des satyres, des sylvains de montagne ; 

puisqu’on ne les honore pas encore du ciel, 

ils doivent habiter en paix les terres données. 

Dieux d’en haut, est-ce que vous les croyez en sécurité

quand moi, qui vous possède et dirige, avec la foudre,

j’ai été piégé par Lycaon, connu pour sa sauvagerie ? »

Tous frémissent et avec une énergie brûlante l’encouragent

à oser. Ainsi, lorsqu’une main impie furieuse 

a cherché dans le sang de César à éteindre le nom romain,

le genre humain, devant l’effroi d’un malheur imprévu,

a été sidéré. Et l’univers entier, pris de frissons. 

Pour toi, Auguste, la piété des tiens n’est pas moins chère

que celle des dieux pour Jupiter. De la voix, de la main, 

celui-ci calme les murmures ; tous font silence. 

Dès que les cris sont calmés par la majesté du souverain, 

Jupiter brise le silence pour la deuxième fois : 

« L’homme a payé sa peine, n’ayez crainte. 

Son délit et ma vengeance, je vous les dirai. 

La mauvaise réputation de cet âge avait touché mes oreilles. 

Je la désirais fausse mais voilà : je glisse de l’Olympe

et, dieu sous image d’homme, j’arpente les terres. 

Ce serait trop long, tant de torts je trouve partout, 

de les énumérer. La réputation est au-dessous du vrai.

J’étais passé par l’horrifiant Ménale aux cachettes de bêtes fauves,

par le Cyllène et les pinèdes gelés du Lyrcée ;

me voici au lieu et au toit inhospitalier du tyran d’Arcadie.

J’entre. Les vieux crépuscules poussaient vers la nuit. 

Je donne signe que le dieu est venu et la foule commence 

à prier. D’abord, Lycaon rit des offrandes pieuses. 

Puis il dit : « Je vais tester, en combat ouvert, si ce dieu

n’est pas mortel. On ne pourra pas douter de la vérité. »

La nuit, je suis lourd de sommeil, il veut me perdre

de mort subite. Voici une épreuve de vérité !

Cela ne lui suffit pas. Un otage envoyé 

de chez les Molosses : d’un trait il lui coupe la gorge

et, ses membres mi-morts, dans des eaux bouillantes

il les ramollit. Les autres, il les grille sur le feu. 

À peine a-t-il posé le repas sur la table que, de ma foudre de vengeance, 

je fais tomber le toit sur un foyer bien digne de son maître. 

Effrayé, celui-ci s’enfuit. Il tombe dans le silence des bois

et hurle en vain, essaie de parler ; la bouche en elle

concentre toute la fureur rentrée ; son désir de meurtre,

il l’exerce sur les troupeaux ; maintenant encore il jouit du sang. 

Ses habits s’effacent en poils, ses bras en jambes.

Il devient loup et garde des traces de son ancienne forme. 

Même blancheur, visage de même violence,

même brillance dans les yeux, même image de cruauté.

Une seule maison est tombée ; elle n’était pas la seule à devoir

périr ; là où s’étend la terre, là règne la bestiale Érinye ; 

tu croirais qu’on complote des crimes. Que tous, au plus tôt,

subissent les peines méritées, telle est ma façon de voir. »

Les uns approuvent les paroles de Jupiter et stimulent

sa colère grondante, les autres se contentent d’acquiescer,

mais la perte du genre humain est une douleur

pour tous ; une terre privée d’hommes, se demande-t-on,

quelle forme future aura-t-elle, qui apportera aux autels

l’encens, aux bêtes est-on prêt à donner la terre à peupler ?

On demande et il répond : il aura soin lui-même de tout, 

le roi des dieux, il ne faut pas s’agiter, il promet une lignée 

différente de la précédente, d’origine merveilleuse. 



Le Déluge


Déjà, le dieu va jeter ses foudres sur toutes les terres,

il craint que l’Éther sacré, à force de feux,

ne conçoive des flammes et que sa longue voûte ne brûle.

Il y avait dans les destins, il s’en souvient, un temps

où la mer, où la terre et les royaumes du ciel seraient pris, 

brûleraient, où la masse assiégée du monde souffrirait. 

Alors, il pose les lances fabriquées par les cyclopes

et choisit une autre peine : perdre le genre humain sous les eaux, 

faire tomber de tout le ciel des pluies d’orage. 

Aussitôt il enferme l’Aquilon dans les grottes d’Éole

et tous les souffles qui font fuir les nuages accumulés.

Il envoie Notus. Notus s’envole, ailes mouillées,

terrible, couvert au visage d’une ténèbre de poix.

Sa barbe est lourde de pluies, de ses cheveux blancs l’eau coule,

sur son front siègent les brouillards, ruissellent ses plumes et son sein.

De sa large main il presse les nuées suspendues

et le fracas se fait ; des averses serrées tombent de l’Éther.

La messagère de Junon, de toutes les couleurs, 

Iris, absorbe les eaux et les offre aux nuages.

Les moissons sont terrassées et pleurées des paysans.

Elles gisent, regrettées ; le vain travail d’une longue année, perdu.

La colère de Zeus ne se contente pas du ciel ; son

frère bleu azur l’aide de ses eaux alliées.

Il convoque les fleuves ; ils entrent au toit de leur maître,

« Pas besoin de longs discours,

leur dit-il. Versez vos forces,

voici le travail. Ouvrez vos maisons, brisez les digues,

à vos flots lâchez les rênes. »

Il ordonne ; ils y vont, ouvrent les bouches des fontaines,

roulent d’une course sans frein jusqu’à la mer. 

Il frappe la terre de son trident. Elle

tremble et sous le mouvement ouvre le chemin des eaux.

Vagabonds, les fleuves se ruent à travers champs,

avec les récoltes prennent tout, arbres, troupeaux, hommes,

toits et autels avec objets sacrés.

Si une maison a tenu bon, a su résister,

debout, à un si grand mal, l’eau plus haute en couvre

le sommet ; englouties, ses tours s’enfoncent dans l’abîme. 

Entre la mer et la terre, il n’y a plus de limite,

tout est océan, l’océan est sans rivage. 

L’un s’installe sur la colline ; l’autre, sur le bec d’une barque,

agite les rames là où hier il labourait.

L’un sur ses moissons et le faîte de sa maison immergée

navigue ; l’autre pêche un poisson au sommet d’un ormeau.

On jette l’ancre au hasard, dans une prairie verte,

les coques courbes frottent sous elles les vignes

et là où les chèvres frêles ont brouté l’herbe,

des phoques informes posent leur corps.

Sous l’eau, les néréides admirent bois, villes et maisons.

Les dauphins vivent dans les forêts, se jettent

aux plus hautes branches, cognent et bousculent les troncs. 

Nage le loup au milieu des brebis, l’onde porte les lions fauves,

l’onde porte les tigres et ni au sanglier ses forces de foudre,

ni au cerf emporté leurs jambes rapides ne sont utiles. 

Depuis longtemps il en a cherché, des terres où se poser : 

sur la mer l’oiseau errant se laisse tomber, les ailes lasses.

L’immense liberté de l’océan a couvert les collines

et de nouveaux flots frappent les pointes des montagnes. 

La plupart des êtres sont pris par l’onde et ceux que l’onde épargne,

de longs jeûnes, par manque de nourriture, les domptent. 

La Phocide sépare les Aoniens des champs de l’Œta,

terre fertile quand c’était terre mais en ce temps-là

morceau de mer, large plaine d’eaux précipitées.

Ici une montagne aux deux sommets, abrupte, cherche les astres,

son nom, le Parnasse, ses pointes dépassent les nuages.

Ici, Deucalion, quand l’océan avait recouvert le reste,

avec sa compagne, porté sur un petit radeau, a accosté.

Ils priaient les nymphes du Parnasse, les divinités de la montagne,

et Thémis la fatidique qui alors rendait les oracles.

Aucun homme meilleur ni plus amoureux de justice

que lui, aucune femme plus respectueuse des dieux qu’elle.

Jupiter, quand il voit que le monde baigne dans ces marais liquides,

et qu’il reste, de tant de milliers, un seul homme,

et qu’il reste, de tant de milliers, une seule femme,

tous les deux innocents, tous les deux soucieux des divinités,

disperse les nuées et, alors que l’Aquilon écarte les pluies,

montre au ciel la terre et l’Éther à la terre.

La colère de la mer ne dure pas et d’un trait à trois pointes

le maître des mers adoucit les eaux et par-dessus l’abîme,

dressé, couvert aux épaules de son pourpre natif,

fait venir Triton bleu azur : qu’il souffle, ordonne-t-il,

dans le coquillage sonore ; les flots et les fleuves,

qu’il les renvoie à ce signal. Celui-ci prend la trompette creuse,

tortillée, qui s’évase, large, de la base au pavillon,

qui, en pleine mer, quand elle avale les airs,

remplit de sa voix les rivages d’un côté et de l’autre de Phœbus.

Elle a touché la bouche du dieu, que mouille la barbe ruisselante,

elle a chanté, exaltée, l’ordre du retrait,

de toutes les eaux des terres elle est entendue et de toutes les eaux des mers ;

entendue des eaux, elle les contraint toutes.

Maintenant la mer a un rivage, le lit des rivières est plein,

les fleuves descendent, on voit pointer les collines,

surgir la terre, croître les lieux, décroître les eaux

et après un long jour les forêts montrent

leurs cimes nues – elles portent sur le front un peu encore de limon.



Deucalion et Pyrrha


Le monde est revenu. Quand il le voit vide,

quand il voit les terres désolées faire un profond silence,

Deucalion, avec des larmes, dit à Pyrrha : 

« Ô ma sœur, ô ma femme, ô unique survivante,

toi à qui une même famille, l’origine de nos pères,

puis le mariage m’ont uni, maintenant les dangers nous unissent.

Des terres que voient le Couchant et le Levant,

nous restons le seul peuple. La mer possède le reste.

Nous ne pouvons pas encore nous fier à la vie

avec certitude. Encore les nuées terrorisent ma pensée.

Si sans moi tu avais été arrachée à la mort,

malheureuse, comment ferais-tu ? Comment, seule,

supporterais-tu la peur ? Qui consolerait ta souffrance ? 

Moi, crois-moi, si l’océan te prenait

je te suivrais, ma femme – et l’océan me prendrait.

Ô, si je pouvais refaire des peuples avec l’art

de mon père et verser des âmes dans la terre façonnée !

Maintenant le genre humain, c’est nous deux.

Ainsi l’ont voulu les dieux, nous restons seuls échantillons des hommes. »

Il dit et tous les deux pleurent. Ils veulent prier la force

céleste et demander de l’aide aux oracles sacrés.

Sans attendre ils vont aux eaux du Céphise,

elles ne sont pas limpides, coupent déjà le tracé connu. 

Ils versent un peu de l’eau puisée

sur leurs vêtements et leur tête ; ils tournent leurs pas

vers le sanctuaire de la déesse sacrée, les pentes du toit blanchissaient

d’une vilaine mousse et les autels, debout, étaient sans feux.

Devant l’escalier du temple, l’un et l’autre se couchent

et, penchés au sol, dans l’épouvante, donnent des baisers à la pierre gelée.

Ils disent : « Si sous les prières justes les divinités vaincues

s’attendrissent, si la colère de la déesse se retourne,

dis, Thémis, par quel art réparer la ruine de notre espèce ?

Offre ton aide, Très Douce, aux choses immergées. »

La déesse est émue et rend cet oracle : « Éloignez-vous du temple,

couvrez-vous la tête, détachez vos ceintures

et derrière votre dos jetez les os de la Grande Vieille Mère. »

Ils restent longtemps saisis ; Pyrrha rompt le silence

la première et refuse d’obéir aux ordres de la déesse,

elle demande pardon d’une voix épouvantée, épouvantée 

de blesser avec des os jetés les ombres d’une mère.

Ils cherchent cependant à comprendre, dans les ténèbres aveugles,

les paroles obscures et les agitent en eux et entre eux.

Le fils de Prométhée caresse la fille d’Épiméthée de paroles 

apaisantes et : « Ou mon intelligence me trompe

ou les oracles religieux ne commandent jamais d’acte barbare.

La terre est une grande vieille mère. Les cailloux dans le corps de la terre,

on peut les dire des os ; on nous ordonne de les jeter derrière notre dos. »

La fille du Titan est touchée de l’interprétation de son mari,

elle doute pourtant de son espoir ; ils se méfient tous deux

des conseils célestes ; mais quel danger à essayer ?

Ils s’éloignent, voilent leur tête, délacent leur tunique

et envoient derrière leurs pas les cailloux qu’on a dits.

Les pierres (qui le croirait, mais l’Histoire en témoigne) 

commencent à perdre leur dureté, leur rigidité ;

un peu de temps pour s’amollir, pour amollies prendre forme. 

Bientôt elles grandissent, une plus douce nature

leur vient, de sorte, mais ce n’est pas évident, qu’on peut voir

une forme d’être humain, comme une ébauche dans du marbre, 

imprécise, semblable à une statue brute

dont une part, avec un peu de suc, est humide

et faite de terre ; la forme nouvelle sert de corps. 

Ce qui est solide et ne peut être fléchi se change en os,

ce qui était veine, sous le même nom, demeure. 

En un bref instant, sous la volonté des dieux, les pierres

envoyées par les mains d’un homme prennent figure d’hommes,

du geste d’une femme une femme est réparée. 



Python


Depuis, nous sommes une race dure, qui connaît les peines, 

nous témoignons de l’origine de notre naissance. 

D’autres bêtes aux formes diverses, la terre

en accouche seule quand la vieille humidité par le feu

du soleil est réchauffée, que la boue et les eaux des marécages

sont gonflées de chaleur, que les semences fertiles des choses,

nourries dans un sol de vie comme dans le ventre d’une mère, 

ont poussé. Après du temps, elles prennent figure. 

Ainsi, quand le Nil aux sept bouches déserte les champs mouillés

et ramène ses eaux dans la coque ancienne, 

quand le reste de limon s’échauffe sous l’étoile du ciel, 

les paysans sous les mottes de terre retournées trouvent

plein de bêtes, certaines à peine ébauchées, au moment

même de naître, certaines inachevées, ils les voient

tronquées et dans le même corps souvent

une partie vit quand une partie est de terre brute. 

En effet, l’humide et le chaud, s’ils trouvent l’équilibre, 

conçoivent : de ces deux principes tout naît.

Le feu combat l’eau, mais la vapeur humide crée toutes

les choses, et la discorde, avec la concorde, sait enfanter.

Lorsque la terre, boueuse du déluge récent,

blanchit sous les soleils du ciel et la haute chaleur,

elle produit des images innombrables, ramène les figures

anciennes, crée les monstres nouveaux. 

Peut-être ne l’a-t-elle pas voulu, mais toi aussi, grand Python, 

elle t’a engendré. Pour les peuples nouveaux, serpent inconnu, 

tu étais la terreur. Tant tu tenais d’espace, de haut en bas de la montagne. 

Le dieu porteur d’arc, qui n’a jamais usé d’une telle arme

que contre les daims et les chevreaux qui fuient, 

de mille traits t’accable, vide presque son carquois, 

te tue, venin versé dans les blessures noires. 

Pour que l’Histoire ne puisse détruire la réputation de son œuvre,

il institue des jeux sacrés en un concours célèbre, 

qu’on appelle Pythiques, du nom du serpent dompté. 

Ici les jeunes qui de leur main, de leurs pieds et des roues de leur char

ont vaincu reçoivent pour hommage une couronne de chêne.

Il n’avait pas encore le laurier, il couronnait sa tête ravissante,

sa longue chevelure, de toutes sortes de feuillages, Phœbus. 



Daphné


Le premier amour de Phœbus est Daphné du Pénée, ce n’est pas 

le hasard qui la lui a donnée, mais la colère cruelle de Cupidon. 

Le dieu de Délos, tout fier, juste après que le serpent a été vaincu, 

voit Cupidon courber les deux côtés de l’arc et tendre la corde : 

« Que fais-tu, petit rigolo, avec cette arme de force ? 

dit-il, c’est un poids pour mes épaules à moi ! 

Moi je sais blesser une bête, je sais blesser un ennemi, 

le gros Python qui pressait de son ventre pestiféré des arpents de terre, 

je l’ai abattu de mes innombrables flèches ! 

Toi, avec ta torche, contente-toi d’exciter je ne sais 

quelles amours ; ne cherche pas ma gloire. »

Le fils de Vénus : « Ton arc perce tout, Phœbus, mais

tu es percé du mien. Oui, tout animal recule

devant un dieu ; oui, ta gloire est plus petite que la mienne. »

Il dit. Il broie l’air de ses ailes frappées

et vif s’installe à la cime ombragée du Parnasse. 

De son carquois il sort deux flèches

aux différents emplois : l’une fait fuir, l’autre fait l’amour. 

Celle qui fait l’amour est dorée et brille sur sa pointe acérée, 

celle qui fait fuir est épaisse, elle a du plomb sous le roseau. 

De la dernière, le dieu perce la nymphe du Pénée. De l’autre,

il blesse les moelles d’Apollon, en passant par l’os. 

Tout de suite l’un aime, l’autre fuit le mot aimer.

Dans les cachettes des forêts, dans les dépouilles des bêtes

capturées, elle se plaît, égale de Phœbé la non-mariée.

Une bandelette serre ses cheveux en désordre. 

Beaucoup la désirent, elle tourne le dos aux désirs, 

ne supporte ni ne connaît les hommes, court dans les bois reculés. 

Qui est Hymen, Amour, qu’est-ce que le mariage ? Elle ne veut pas savoir. 

Souvent son père dit : « Tu me dois, ma fille, un gendre. » 

Souvent son père dit : « Enfant, tu me dois des petits-enfants. »

Elle déteste comme un crime les feux des unions, 

baigne son beau visage d’une rougeur de honte

et de ses bras blancs s’accroche au cou de son père : 

« Donne-moi, mon père adoré, dit-elle, de jouir

de la virginité éternelle. Le père de Diane, autrefois, le lui a donné. » 

Il acquiesce. « Mais ton charme empêche qu’il en soit

comme tu veux, ta beauté s’oppose à ton vœu. »

Phœbus aime ; il désire s’unir à Daphné depuis qu’il l’a vue,

il espère ce qu’il désire : ses oracles le trompent.

Comme les tiges légères brûlent quand on a ôté les épis,

comme les haies s’enflamment quand un voyageur de hasard

en approche sa torche ou en laisse brûler le feu en plein jour,

ainsi le dieu se laisse aller aux flammes, ainsi dans sa poitrine

il brûle et nourrit, avec espoir, un amour impossible. 

Il regarde les cheveux sauvages descendre dans le cou, 

et : « Oh, s’ils étaient coiffés ! » Il voit, palpitant de feu,

comme des étoiles, les yeux, il voit la bouche, la voir

n’est pas assez ; il loue les doigts, les mains,

les avant-bras, les bras nus plus qu’à moitié

et, ce qui est caché, il le croit plus beau. Elle fuit plus vive que la brise

légère. Elle ne s’arrête pas quand il l’appelle : 

« Nymphe, je t’en prie, arrête ! Ce n’est pas un ennemi qui te suit,

nymphe, arrête ! L’agnelle fuit le loup, la biche le lion,

et la colombe, d’une aile frissonnante, l’aigle ! 

Chacune son ennemi ; moi c’est par amour que je te suis ! 

Pauvre de moi, si tu tombais, si les ronces marquaient

tes jambes indignes de blessures, si je te causais de la douleur ! 

Ils sont escarpés, les lieux où tu cours : doucement, je t’en prie, 

retiens ta fuite, je te suivrai doucement. 

Apprends à qui tu plais : je n’habite pas les montagnes,

je ne suis pas berger, je ne garde ni troupeau ni bétail, 

je ne suis pas une brute. Tu ne sais pas, folle, tu ne sais pas

qui tu fuis, c’est pour ça que tu fuis. La terre de Delphes est à moi, 

elle veille sur Claros, Ténédos et le royaume de Patara ;

Jupiter est mon père ; par moi ce qui sera, a été,

est, se dévoile ; par moi les chants s’accordent à la lyre. 

Elle est sûre, ma flèche, mais il y en a une plus sûre

que la mienne. Qui a blessé mon cœur vide. 

J’ai inventé la médecine : dans le monde on m’appelle

sauveur et les pouvoirs des herbes me sont soumis. 

Malheur à moi, aucune herbe ne soigne l’amour. 

Ils ne servent pas leur maître, mais les autres, mes talents. »

Il va parler encore, mais la fille du Pénée à la course craintive

fuit, le laisse là, lui et ses mots inachevés.

Elle est toujours aussi belle ; les vents dénudent son corps,

les souffles en face font palpiter sa robe

et, légère, la brise lui pousse les cheveux en arrière. 

La beauté grandit dans la fuite. Le jeune dieu ne supporte plus 

de se perdre en douceurs et, comme le lui conseille

l’Amour, d’un pas déchaîné il la suit à la trace. 

Comme le chien de Gaule sur une plaine libre voit

un lièvre, à toutes jambes l’un cherche la proie et l’autre le salut ;

l’un semblable à qui croque déjà, déjà espère

tenir et serre les traces en tendant le museau, 

l’autre ne sait pas s’il est pris, aux morsures

s’arrache et laisse la gueule qui l’accrochait. 

Ainsi le dieu et la fille : lui mû par l’espoir, elle par la peur. 

Il la poursuit encore, aidé des ailes d’Amour, 

il est plus rapide, refuse le repos, au dos de la fugitive

touche, souffle sur la chevelure couvrant les épaules.

La fille n’a plus de forces, toute pâle et vaincue 

de fatigue après la fuite vive, elle regarde les eaux du Pénée : 

« Aide-moi, mon père, dit-elle, si vous les fleuves, vous avez ce pouvoir.

J’ai trop plu, perds ma figure, change-la5. »

La prière à peine finie, une lourde torpeur envahit les bras, 

le sein doux est cerclé de fine peau,

en feuillages les cheveux, en branches les bras poussent,

le pied jadis si vif colle aux racines figées,

la tête est la cime, une splendeur demeure en elle, 

Phœbus l’aime encore et, la main posée sur le tronc,

il sent son cœur palpiter sous l’écorce nouvelle

et embrasse les branches comme des bras ; de toute sa force

il donne des baisers au bois et le bois renvoie les baisers. 

Alors : « Puisque tu ne peux pas être ma femme

tu seras mon arbre, dit-il. Ma chevelure te portera toujours, 

laurier, ma cithare te portera, mon carquois te portera. 

Tu assisteras les chefs latins quand à leur triomphe une voix

joyeuse chantera, quand le Capitole contemplera les longs cortèges.

Aux portes d’Auguste, gardienne très fidèle,

devant le seuil, tu te tiendras et protégeras le chêne du milieu.

Comme ma tête, jamais rasée, reste jeune,

toi aussi tu porteras l’honneur perpétuel de ton feuillage. »

Paéan a fini. Le laurier, de ses branches juste formées,

s’incline ; il a semblé qu’une tête s’agitait, à la cime. 



Io


Il est un petit bois en Haémonie fermé de chaque côté par une forêt

abrupte ; on l’appelle Tempé. Au milieu, le Pénée, qui sourd

du pied du Pinde, se roule dans des eaux d’écume.

D’un lourd remous il assemble les nuées qui agitent

des fumées légères, du haut des forêts il fait tomber

la pluie et fatigue de bruit son entourage et au-delà. 

Ici la maison, le siège, le repaire secret du grand 

fleuve. Ici, assis dans une grotte faite de pierres,

aux eaux et aux nymphes qui habitent les eaux, il donnait des lois. 

Les fleuves se retrouvent ici, d’abord ceux du pays,

qui ne savent s’ils doivent féliciter ou consoler un père,

le Sperchios aux peupliers, l’infatigable Énipée,

le vieil Éridan, le doux Amphrysos et Aéas 

et bientôt d’autres fleuves qui, où les emporte l’élan,

conduisent les eaux épuisées par l’errance à la mer.

Inachus seul est absent ; retiré au fond de son antre,

il grossit de ses larmes les eaux. Triste de sa fille Io,

il la pleure comme perdue. Il ne sait si elle vit

ou si elle est chez les mânes ; il ne la trouve nulle part,

il la pense nulle part et dans son cœur craint le pire.

Jupiter l’a vue, revenant de chez son père

le fleuve et : « Ô fille digne de Jupiter, qui par ton lit rendras

heureux je ne sais qui, viens, dit-il, aux ombres

des grands bois (et il lui montrait les ombres des bois),

tant que le soleil brûle, tout en haut, au milieu de sa ronde.

Si tu as peur de rentrer seule aux cachettes des bêtes féroces,

protégée d’un dieu tu descendras dans le secret des bois.

Et ce n’est pas n’importe quel dieu, c’est moi, qui tiens dans ma main

les grands sceptres du ciel, c’est moi, qui envoie les foudres vagabondes.

Ne fuis pas. » Elle fuyait. Déjà elle a quitté les pâturages de Lerne

et les champs semés d’arbres du Lyrcée

quand le dieu, d’un large brouillard, cache

les terres et la tient et lui ôte fuite et pudeur.

Cependant Junon inspecte les campagnes.

Que des nuages volants fassent un visage de nuit

au jour brillant l’étonne : les nuages ne viennent pas du fleuve,

elle le voit, ni ne sont renvoyés par la terre humide.

Son époux, où est-il ? Elle cherche partout, car les

tromperies de son mari, si souvent pris sur le fait, elle les connaît.

Après qu’elle ne l’a pas trouvé au ciel : « Ou je me trompe

ou je suis trompée », dit-elle. Elle glisse du haut de l’Éther,

se pose sur la terre et ordonne aux nuages de reculer.

Jupiter avait deviné la venue de sa femme et en radieuse

génisse avait changé la fille d’Inachus.

En vache aussi elle était belle ; la fille de Saturne, à contrecœur, reconnaît

l’éclat de la bête et fait tout pour savoir : de qui, d’où,

de quel troupeau est-elle ? Elle feint de ne pas savoir la vérité.

Jupiter ment : elle est engendrée de la terre. Il veut qu’on cesse

d’en chercher l’auteur. La fille de Saturne la veut en cadeau.

Que faire ? Cruel d’abandonner ses amours.

Ne pas la donner est suspect. D’un côté la honte le conseille,

de l’autre l’amour. La honte serait vaincue par l’amour

mais, si à sa compagne de lit, à sa sœur, il refusait ce petit cadeau, 

la vache, on croirait que ce n’est pas une vache...

La rivale est donnée, mais la déesse a encore

peur, se méfie de Jupiter, s’inquiète d’une tromperie 

et finit par offrir la vache à Argus, fils d’Arestor. 



Argus


Argus avait une tête ceinte de cent yeux. 

Deux par deux, à tour de rôle, les yeux prenaient du repos. 

Les autres veillaient et restaient à leur poste. 

Où qu’Argus se posât, il regardait Io. 

Devant les yeux, même de dos, il avait Io. 

De jour il la laisse paître. Quand le soleil est sous la terre profonde 

il l’enferme, cercle de chaînes ce pauvre cou. 

De feuillage d’arbres et d’herbe amère elle se nourrit,

comme oreiller elle a la terre, pas toujours du gazon, 

la malheureuse, et elle boit des eaux fangeuses. 

Quand elle veut, suppliante, tendre les bras vers

Argus, elle n’a pas de bras à tendre vers Argus. 

Elle essaie de se plaindre, sort de sa bouche des mugissements

et s’effraie des sons – sa propre voix la terrorise. 

Elle vient aux rives où elle avait habitude de jouer, 

les rives d’Inachus, et regarde dans l’eau ses cornes

nouvelles : elle s’effraie, étrangère à elle-même, recule, fuit.

Les naïades ne la reconnaissent pas, Inachus ne la reconnaît pas, 

qui est-elle ? Mais elle suit son père et elle suit ses sœurs

et se laisse toucher et s’offre à ceux qui l’admirent. 

Le vieil Inachus lui tend les herbes qu’il a cueillies, 

elle lèche la main du père, donne des baisers dans sa paume,

ne retient pas ses larmes ; si les mots suivaient, 

elle supplierait, à l’aide !, dirait son nom et son histoire. 

Les lettres, au lieu des mots, qu’elle trace du pied dans la poussière,

révèlent avec tristesse son corps changé.

« Que je suis malheureux ! » crie le père, Inachus, et aux cornes

de sa fille gémissante, au cou de la génisse de neige, il s’accroche, 

« que je suis malheureux, répète-t-il, toi, cherchée par toutes les

terres, tu es ma fille ? Je ne te trouvais pas, je t’ai trouvée :

mon chagrin était plus léger avant. Tu te tais, à mes paroles

tu n’en réponds aucune. Juste tu pousses, de ta profonde

poitrine, des soupirs ; tu ne peux que ça, tu mugis à mes mots. 

Ignorant, je préparais ton lit, les torches nuptiales,

j’avais en premier espoir un gendre ; en second, des petits-enfants. 

Dans un troupeau tu prendras un homme ; dans un troupeau, un fils. 

Mes grandes douleurs ne peuvent finir avec la mort : 

hélas je suis dieu, la porte du trépas, qui m’est fermée,

croît en un temps sans limite mes chagrins. » 

Argus étoilé d’yeux repousse le pleureur,

arrache au père la fille et dans divers pâturages

la traîne. Il s’installe au plus haut de la cime

d’une montagne et, de là, assis, guette de tous côtés. 

Le chef des dieux ne supporte plus les grands maux de 

Io. Il appelle son fils6, que l’étincelante Pléiade

a fait naître, lui ordonne de faire mourir Argus.

Un petit moment et les ailes à ses pieds, la baguette qui endort

dans sa main puissante, le casque sur les cheveux, 

le fils de Jupiter prépare tout, du palais du père

il saute sur la terre. Là, il enlève le casque

et pose les plumes. Il garde la baguette. 

Il conduit, comme un berger, à travers les campagnes écartées, les chèvres

qu’il amène et chante sur des roseaux joints. 

Le gardien de Junon, pris par la voix nouvelle et par l’art :

« Qui que tu sois, tu peux t’asseoir avec moi sur ce rocher », 

dit Argus, et : « Pour le troupeau l’herbe n’est meilleure nulle part

ailleurs ; vois cette ombre, bonne aux bergers. »

Le petit-fils d’Atlas s’assied, parle beaucoup,

tient sous le discours le jour qui fuit, fait chanter

les roseaux attachés pour vaincre les yeux qui veillent. 

L’autre se bat contre les sommeils mollissants.

Si la torpeur prend quelques-uns de ses yeux, 

d’autres restent éveillés. Il demande (la flûte

vient d’être inventée) comment elle a été inventée. 

Alors le dieu : « Dans les montagnes glacées d’Arcadie,

plus célèbre que les hamadryades de Nonacris, 

il y avait, jadis, une naïade. Les nymphes l’appelaient Syrinx. 

Plus d’une fois elle a évité les satyres qui la suivaient

et tout ce qu’il y a comme dieux dans la forêt ombrageuse et la campagne

féconde. Avec ardeur, dans sa virginité, elle adorait

la déesse Ortygie7. Elle portait une ceinture à la mode de Diane,

on aurait pu s’y tromper, la croire fille de Latone,

si elle n’avait pas eu un arc de corne au lieu d’un arc d’or. 

On s’y trompait quand même. Elle descend la colline du Lyrcée, 

Pan la voit, il a la tête ceinte du pin pointu

et il lui dit… » Il restait à Mercure à dire la suite, 

que la nymphe, après prières vaines, fuit aux lieux écartés,

qu’au fleuve tranquille du Ladon sablonneux

la voici arrivée. Devant les flots qui empêchent sa course,

elle prie que ses sœurs d’eau la changent ; 

Pan, qui pense qu’il presse contre lui Syrinx,

tient, au lieu de la nymphe, le roseau des marais. 

Il souffle dedans, les vents qui vibrent dans la flûte

font un son léger, semblable à une plainte ;

le dieu est pris par l’art nouveau de cette voix, par son charme :

« Ce sera notre conversation à toi et moi », dit-il ; 

il joint par de la cire des roseaux de tailles différentes ;

il garde le nom de la fille.

Le dieu du Cyllène allait dire cela, mais il voit que tous

les yeux sont tombés, que les paupières sont couvertes de sommeil. 

Il se tait tout de suite et confirme la torpeur

en caressant, de sa baguette de soin, les paupières lourdes.

Sans attendre, de son épée courbe, il blesse Argus l’endormi

près du cou, à la tête. Tête qu’il jette, ensanglantée,

du haut du rocher : elle tache de sang la falaise escarpée. 

Argus, tu es par terre : ce que tu avais de lumière dans tes lumières 

est éteint ; la nuit occupe tes cent yeux. 

La fille de Saturne les ramasse, sur les ailes de son oiseau

les pose ; elle garnit la queue des pierres étoilées. 

La déesse enflammée ne fait pas attendre sa colère,

elle pose l’horrible Érinye devant les yeux et l’esprit 

de sa rivale argienne, dans son cœur elle place d’aveugles

aiguillons, l’effraie, la fait fuir par toute la terre. 

Tu devais être, Nil, le bout de son immense peine. 

Lorsqu’elle te touche, les genoux posés au bord de la rive,

elle se prosterne et, haute, cou renversé, 

lève ce qu’elle peut vers les étoiles – la tête.

Dans un gémissement, des larmes, un mugissement de chagrin,

elle se plaint, croit-on, à Jupiter ; elle prie pour la fin de ses maux. 

Lui, il entoure de ses bras le cou de son épouse et

lui demande la fin du châtiment. « N’aie plus peur,

elle ne sera plus pour toi, dit-il, cause de chagrin,

celle-là. » Il ordonne que les marais du Styx l’entendent. 

La déesse s’adoucit, l’autre reprend son premier visage, 

devient ce qu’elle était ; le poil fuit le corps, 

les cornes diminuent, le rond de l’œil se serre,

la bouche se contracte, les épaules et les mains reviennent, 

le grand ongle, séparé en cinq, s’évanouit, 

de la vache il ne reste rien, mais la blancheur de sa beauté la voici. 

La nymphe, contente de se servir de ses deux pieds,

se dresse, craint de parler de peur de mugir 

en génisse ; elle essaie timidement la parole jusque-là perdue. 



Phaéthon et Épaphus


Maintenant une foule très nombreuse, vêtue de lin8, la célèbre, 

maintenant elle a un fils, né de la semence du grand Jupiter, 

dit-on, Épaphus : dans les villes voisines, près de ceux de sa mère, 

il possède des temples. De même esprit et de même âge que lui :

Phaéthon, né du Soleil. Un jour celui-ci parlait beaucoup,

se vantait, tout orgueilleux de son père Phœbus. 

Épaphus ne supporte plus : « Ta mère, tu la crois sur parole,

espèce de fou, gonflé de l’image d’un faux père ! »

Phaéthon rougit, réprime la colère sous la honte,

puis raconte à Clymène, sa mère, l’insulte d’Épaphus.

« Ça fait mal, ma mère, mais moi, libre,

moi, fougueux, je me suis tu. J’ai trop honte :

on a pu me traiter, je n’ai pas pu nier.

Si je suis vraiment de souche céleste, 

donne-moi la marque de ma naissance, attache-moi au ciel. »

Il dit. Il enlace le cou de sa mère,

et, sur sa tête, sur celle de Mérops, sur les noces de ses sœurs,

la supplie de lui offrir le signe d’un véritable père. 

On ne sait si ce sont les prières de Phaéthon ou la colère

de l’accusation portée contre elle qui émeuvent le plus Clymène : au ciel

elle tend les bras et regarde la lumière du soleil :

« Par cet astre aux rayons qui tremblent merveilleusement,

par lui qui nous entend et nous voit, enfant, je te le jure,

de lui que tu regardes, de lui qui tempère le monde, 

le Soleil, tu es fils. Si je dis des mensonges, qu’il m’empêche

de voir ; que cette lumière dans mes yeux soit la dernière.

Ce n’est pas un gros effort de connaître le foyer de ton père.

La maison d’où il se lève est voisine de la nôtre.

Si tu le veux, va, apprends par toi-même. »

Il s’élance aussitôt, joyeux des paroles de sa mère,

Phaéthon ; en pensée il possède le ciel.

Par les terres d’Éthiopie, par celles de l’Inde, posées sous les feux

de l’astre, il passe et il arrive, infatigable, au lieu d’origine de son père.